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Workshop.1


> Parue le : 02.02.2015

Pour un inventaire des mots du témoignage et de la mémoires

 

Approche pluridisciplinaire et transhistorique

 

Le témoignage et la mémoire se rencontrent très fréquemment dans les sciences humaines et sociales. S’ils sont associés à l’histoire et au droit, d’un côté, à la littérature et à l’art (cinéma, théâtre, arts plastiques), de l’autre, ils sont également très présents dans de nombreuses autres disciplines. De même, quantité d’œuvres littéraires, cinématographiques, théâtrales, d’arts plastiques et d’arts conceptuels prennent le témoignage ou la mémoire comme sujet ou sont influencées par eux. Ainsi, étudiants ou chercheurs confirmés, nombreux sont ceux qui pensent avec le témoignage et sont amenés à prendre en compte les manifestations ou les contextes mémoriels.

Pourtant, il n’existe à ce jour aucune tentative de rassembler ces données, de les classer et de les penser les unes par rapport aux autres. C’est à ce travail, qui est aussi un pari de transversalité et de pluridisciplinarité, que nous vous invitons.

Il s’agit, à travers des réunions et des ateliers qui auront lieu à Clermont-Ferrand, à Paris et à Bruxelles, de rassembler et de discuter les différents notions, concepts, catégories, théories et systèmes liés au témoignage ou à la mémoire dont chacun a l’usage ou qu’il a rencontrés dans son travail de recherche (ce peut être le témoin oculaire, la preuve, mais aussi l’identité narrative, le trauma, etc.). Si certains d’entre vous se sentent concernés, sans pour autant clairement identifier quoi présenter, ils peuvent bien évidemment être présents. Si d’autres considèrent que les questions testimoniales ou mémorielles se situent à proximité de leur domaine de recherche (comme, par exemple, les études postcoloniales), ils sont également invités à participer à ces rencontres. Je signale, par ailleurs, que ce projet ne se limite pas au XXe siècle et s’intéresse aux siècles passés jusqu’à l’Antiquité.

 

Philippe Mesnard

Responsable du projet

Workshop du 12 janvier 2012

Partenaires :

CELIS, Centre de Recherches sur les Littératures et la Sociopolitique, Clermont-Ferrand

CERHAC, Centre d’Études sur les Réformes, l’Humanisme et l’Âge Classique, Clermont-Ferrand

CHEC, Centre d’Histoire « Espaces et Cultures », Clermont-Ferrand

MSH,  Maison des Sciences Humaines, Clermont-Ferrand

Collège international de philosophie, Paris

HAR, Histoire des Arts et Représentation, Paris X Nanterre

Fondation Auschwitz, Bruxelles

  1. Ernst Sophie (Ifé – ENS Lyon) : La réparation

Sophie Ernst travaille sur la notion de « réparation » et s’intéresse au passage de la recherche à l’enseignement.

 

 1. Synthèse
1.1 Genèse du concept

Le concept de réparation est apparu lors de discussions avec des élèves. Confrontés aux horreurs de la Shoah, ayant intégré les informations relatives à la Seconde Guerre mondiale, les élèves s’insurgent de n’avoir aucune possibilité d’action face au passé.

 

1.2 Les problématiques définies

–          que propose-t-on aux enfants pour réparer ?

–          que se passe-t-il dans la transmission, au niveau illocutoire, de façon non dite, qui les met mal à l’aise ?

 

1.3 Qu’est-ce que la réparation dans l’Histoire?

– des sommes d’argent

– déplacer le concept vers une idée philosophique en rapport avec les situations actuelles

 

1.4 Inventaire des concepts

Comment va-t-on élaborer les concepts ? Comment en est-on venus à mettre des termes ensemble qui deviennent des concepts ?

Les concepts circulent et parlent au sens commun, mais il faut tout de même être précis dans leur utilisation théorique.

 

1.5 La naissance du concept de « commémoration négative »

Charles Taylor lance lors d’une discussion l’idée que les démocraties actuelles sont travaillées par les commémorations négatives, remettant sur le devant de la scène leurs erreurs passées pour les reconnaître (par exemple : la guerre d’Algérie pour la France). L’expression a été discutée et transformée en concept par Sophie Ernst.

 

1.6 Contestations

Patrick Garcia est contre le terme de « commémoration négative », considérant que « négatif » porte un jugement de valeur, donne l’impression de quelque chose de néfaste, comme s’il fallait s’en débarrasser au profit de commémorations positives. Le langage commun donne raison à cette objection, ce qui est courant en philosophie, lorsque le concept se vulgarise.

Cependant, en philosophie et en mathématique, le terme négatif a d’autres référents : les nombres négatifs, c’est également un terme hégélien lié au moment négatif, qui marque le commencement de la pensée.

 

1.7 Commémoration négative

« Commémoration négative » est un concept historique qui désigne le type de commémorations qui ont déjà été mises en place : commémorations hagiographiques, qui célèbrent le pouvoir (ex : les empereurs romains) ; commémorations de la République, mises en place suite à des désastres, qui vont célébrer les valeurs nationales et donner un prix aux sacrifices. Ce sont des commémorations qui ne cherchent pas à  atteindre un dépassement positif (proche de l’Aufklärung) qui intègrerait le négatif, car il y a une résistance de la part du public et de la société qui y prennent part, comprenant : militants, opinion publique, et pas uniquement les communautaristes, comme on peut souvent le laisser entendre.

 

2. Discussion
 2.1 La position actuelle face aux commémorations :

–          On refuse le dépassement possible, car il y a prédominance d’une recherche de reconnaissance.

–          C’est également le symptôme d’une médicalisation du mémoriel. La commémoration négative aurait une dimension pathologique dans la mesure où revenir sur les fautes passées serait l’expression d’un retour du refoulé.

–          Il y a un déplacement de la vision de l’État, que l’on peut concevoir comme criminel à certains moments de l’Histoire donc ses commémorations sont remises en cause. Cela va de plus entraîner un changement de point de vue sur ce qui est héroïque dans l’Histoire. Par exemple : le poilu devient une victime tandis que le mutin acquiert un statut héroïque.

 

2.2 Dénomination

Les historiens se retrouvent dans ce concept, mais il y a un problème de dénomination, entre les historiens et philosophes qui souhaitent créer un mot à partir de racines grecques et ceux qui contestent les termes choisis dans le vocabulaire courant.

Problème : le terme négatif renvoie à la philosophie hégélienne, alors qu’il en montre l’impasse. Ne pas confondre négatif et négativité (Aufhebung) spécifiquement hégélienne.

Alternative : mémoire traumatique, pour éviter les débats autour de négatif.

 

2.3 Le commémoratif et la communauté

Les démocraties ont une communauté imprésentable, ce qui pose la question du deuil, de l’obligation et de la dette. On ne peut pas être obligé politiquement à avoir des commémorations négatives.

La commémoration négative suppose-t-elle une culpabilité collective ? En effet, la culpabilité intervient certainement au niveau psychique dans l’acquisition de la responsabilité.

 

2.4 Enjeux de la commémoration négative

La commémoration négative est une nouvelle forme historique indépendante des formes préexistantes.  La réflexion sur le concept permet de prendre conscience des manques dans les commémorations actuelles. Le but serait de réaliser une synthèse, qui reste respirable lorsqu’elle est appliquée à des fins pédagogiques, et qui s’apparenterait au refus de récupération.  L’utilisation pédagogique pose le problème de la fragilisation de l’adulte par la fragilisation de ses concepts et de l’impact sur les enfants eux-mêmes fragiles.  Elle pose également la question du consensus autour de la mémoire négative dans les démocraties.

 

3. Mots-clés/ Problématiques abordées
Réparation

Commémoration négative

pédagogie

négatif, négativité

Lien entre culpabilité et responsabilité

La commémoration dans les démocraties

  1. Beaupré Nicolas (CHEC) : Le programme de Norton Cru et ses limites

Nicolas Beaupré est historien, il travaille sur la Première Guerre mondiale et ses conséquences, ainsi que sur la littérature de guerre entre 1914 et 1920.

 

1. Synthèse
 1. 1 Biographie de Norton Cru

Norton Cru est le fils d’un pasteur protestant du midi marié à une Anglaise. Il devient en 1913 assistant de langue à Williams College et rentre pour faire ses classes, notamment dans l’infanterie avant de passer 28 mois dans les tranchées. Suivi d’une autre période de 6 à 7 mois en 1917, où il sera employé en qualité de traducteur anglais.

Durant la guerre sa foi s’approfondit et il recherche la paix dans la prière. Cette attitude explique sa démarche de chercheur et son éthique du témoignage.

Dès 1916, il se rend compte que la guerre doit être racontée et il commence à lire la production testimoniale des livres de guerre. Il prend des notes sur les mensonges et légendes qui circulent sur la guerre de façon à la rendre attractive. Bien que patriote, il s’indigne de la propagande et du conflit.

Après la guerre, il retourne aux États-Unis, où il gravit les échelons universitaires, devenant « Assistant Professor » à Williams College. Il continue à lire cette production littéraire qui sera la base de sa recherche.

 

1.2 Démarche sur le témoignage, choix du témoin

En 1929, sa recherche est financée par la fondation Carnegie pour la paix internationale. Il peut ainsi publier son ouvrage aux éditions Les Étincelles, il sera réédité en 1930, chez Gallimard, ce qui témoigne de l’intérêt qu’il a suscité. Le livre consiste en la revue de 301 ouvrages parus entre 1914 et 1929, dont certains d’écrivains connus. Le choix des œuvres pose question : absence de maisons d’édition de Province ou étrangères, pas de production poétique… Son œuvre paraît au moment du renouveau de la littérature de guerre sur le mode de fiction (par exemple : À l’Ouest, rien de nouveau).

Dans l’optique de Cru, la littérature de guerre n’a qu’une seule fonction: celle de témoigner avec vérité sur la guerre de façon à en empêcher la répétition par le dégoût que suscitent ses souffrances et ses horreurs. Cette conception implique de renoncer à la logique de la création pour laisser la place à la vérité du témoignage.

Cru cherchera donc de « bons témoins » : ils incarnent le triomphe de la raison, rejetant l’indignation émotive pacifiste, sans faire pour autant partie des patriotes outranciers qui véhiculent des légendes.

 

1.3 Processus de Norton Cru dans l’analyse du témoignage

Cru allie la critique externe et interne qui est qualifiée de méthode positiviste. Ainsi, il vérifie que l’auteur a bien vécu ce dont il parle (il fait des enquêtes, vérifie leurs itinéraires, etc.).  Il s’appuie également sur sa propre expérience, intégrant une part de subjectivité dans son étude. On peut donc voir Témoins comme son propre récit de guerre en creux.

 

La séparation opérée dans son ouvrage pose la question du genre littéraire. En effet, son approche est mécanique et scindée, alors que les genres se mêlent plutôt les uns les autres.

 

1.4 Renouveau d’intérêt pour Norton Cru

Très connu dans les années 1930, n’ayant pas eu d’autre recherche, oublié, mort jeune, il a connu une certaine reconnaissance dans les années 1960 avec Vie et mort des français 1914-1918. Avec l’intérêt retrouvé pour la Première Guerre mondiale dans les années 1990, l’œuvre de Norton Cru est redécouverte. Cela lui vaut une réédition non travaillée en 1993, puis en 2004, cette fois-ci avec préface et revue critique. Sa correspondance de guerre a été retrouvée à l’Université d’Aix en Provence. Une thèse est en cours sur sa lecture des œuvres de guerre, étant donné que toutes ses fiches de lecture sont disponibles.

 

2. Discussion
-   Genèse du concept de témoin : Norton Cru est-il un point de départ ?

–   Pourquoi Norton Cru emploie-t-il le terme de témoin, qu’il a imposé ? (il pouvait choisir : écrivain combattant, soldat, etc.)

–   Quelle est la validité de la méthode de Norton Cru ?

–   Norton Cru peut-il être considéré comme l’inventeur d’une poétique du témoignage ?

 

3. Mots-clés
La vérité du témoignage

Le témoignage comme genre littéraire

Récit de guerre

 

4. Bibliographie
 Œuvres étudiées :

CRU, Jean-Norton, Témoins,

Presses Universitaires de Nancy, 2006, 727p (préface de Frédéric Rousseau)

CRU, Jean-Norton, Du Témoignage, Allia, 1998, 160p

 

Œuvres et auteurs cités en rapport avec les œuvres étudiées :

BARBUSSE, Henri (écrivain cité dans l’œuvre de Norton Cru)

DORGELÈS, Roland (écrivain cité dans l’œuvre de Norton Cru)

MEYER, Jacques ; PERREUX, Gabriel ; DUCASSE, André, Vie et mort des Français 1914-1918, Hachette, 1959, 508p (préface de Maurice Genevoix)

REMARQUE, Erich Maria, A l’Ouest Rien de nouveau, Le Livre de Poche, 1990, 224p

 

Pérennité de la méthode de Norton Cru :

CRID 14-18 (Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre 1914-1918), Dictionnaire et guide des témoins de la Grande Guerre, Disponible sur : http://www.crid1418.org/temoins/

 

La question du genre :

CAMPA, Laurence (chercheuse sur la poésie de guerre française)

KAEMPFER, Jean, La poétique du récit de guerre, José Corti, 1998, 296p.

TREVISAN, Carine, Les Fables du deuil, Paris, PUF, 2001.

 

À venir : thèse sur Norton Cru

 

Œuvres de référence :

Becker, Annette, Oubliés de la Grande Guerre, Paris, Hachette, 1998.

Becker, Annette, Audouin-Rouzeau, Stéphane, 14-18, retrouver la guerre, Gallimard, Folio, 2000.

BEAUPRÉ, Nicolas, Écrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920, Paris, CNRS, 2006.

 

III. Berton Danièle (CERHAC) : Synthèse des travaux du quadriennal « Témoigner » avec le CERHAC

Angliciste spécialiste du théâtre jacobin et élisabéthain.

 

1. Synthèse
 1.1 Difficultés rencontrées

La première difficulté fut le choix du terme. L’anglais ne pouvait regrouper en un seul signifiant toutes les implications du terme « témoigner ». La solution adoptée fut de jouer sur l’actif  (-ing : testifying) et le passif (-ed : testified), ce qui a permis d’ouvrir les interprétations.

 

1.2 Le foisonnement et les limites

Les disciplines ont été convoquées en nombre : religion, philosophie, histoire des idées, Histoire. La question du genre s’est posée, ainsi que celle du support : récit, texte historique, théâtre, poésie, cinéma, c’est-à-dire tout support sémiotique (linguistique ou graphique). Un exemple marquant: les « revenge paintings », qui sont la commémoration de la vie de la victime (d’un meurtrier par exemple), porteuses d’une rhétorique qui passe par une imbrication du sémiotique et du symbolique (intégration des phylactères, choix des couleurs, etc.).

La problématique était de savoir s’il fallait les différencier ou les aborder de façon globale.

 

Le travail s’est étendu principalement de la période de la Renaissance aux Lumières, période intéressante car, pleine de bouleversements, elle reflète la conception du témoignage de l’équipe comme étant évolutif.

 

1.3 Complexité du thème

Témoigner est un processus complexe, à l’image de l’humanité : il la sert de ses paradoxales forces et faiblesses. C’est un acte de communication (cf. Jakobson) qui renvoie à différents champs d’études, parfois divergents.

 

1.4 Problématiques du témoignage

–          question de la subjectivité et de l’objectivité du témoin

–          quel impact le contexte a-t-il sur le témoignage ?

Exemple : le témoignage dans le cadre de la justice.

–          collecte de l’information

–          le mensonge peut dévoyer le témoignage (ce qui a un intérêt au niveau littéraire)

 

1.5 Les enjeux du témoignage

–          le témoignage comme manifestation du sentiment de pouvoir déterminer ce qui est juste/ injuste.

–          il est sensé apporter la garantie d’une vérité, légitimité, qui servira de ciment à la nation et aux générations suivantes. Il devient un rouage de la mécanique historique.

 

1.6 Poétique du témoignage

Il y a lors du témoignage une volonté de convaincre de la vérité des dires par la démonstration : l’auteur du témoignage mettra alors en place un système rhétorique. C’est une démarche ambivalente, car l’on témoigne de son vécu et de sa foi ce qui rend l’acte de témoigner à la fois collectif et individuel.

 

2. Discussion
Le témoignage se montre comme un tout : on ne peut pas distinguer le mode opératoire de l’auteur et de son récepteur dont la fonction spectatoriale est indissociable.

 

L’équipe influence le choix des thèmes et des problématiques ; par exemple elle s’est intéressée aux martyrs, au cadre religieux et juridique, car elle était composée d’historiens majoritairement.

 

À l’époque de la Renaissance, il n’y a pas d’historien objectif (qui vérifient leurs informations, ont une méthode), mais des chroniqueurs, ce qui multiplie les points de vue.

 

  

3. Mots-clés

Témoignage comme transmission véritative

Époque

Témoignage dans le contexte juridique, historiographique, littéraire

 

  1. Galichon Isabelle (CELIS ; Bordeaux III) : Le « récit de soi »

Galichon Isabelle est en cours d’écriture d’une thèse sur le « récit de soi » sous la direction de Philippe Mesnard

 

1. Synthèse
1.1 Genèse de la définitionLe terme « récit de soi » n’est pas adopté dans un sens spécifique par les littéraires, mais relève davantage de perspectives philosophiques (cf. Judith Butler).

En 1983, dans la revue Corps écrits, Foucault dégage une conception de l’écriture de soi, à partir des pratiques de soi de l’Antiquité, notion qu’il développera dans L’Histoire de la sexualité (vol 2 et 3).  Il y rapproche l’écriture de soi d’une pratique éthique, comparable à un exercice spirituel.  Ainsi, l’écriture s’ancre dans la réalité immanente et manifeste une quête de la « vie bonne » : elle aurait donc une fonction « ethopoiétique » en transformant la vérité en ethos.  Plusieurs champs d’études sont alors convoqués : la littérature, la philosophie et plus précisément l’éthique.

 

On reprend le terme de littérature personnelle comme archigenre englobant le récit de soi, comme se référant à une pratique du souci de soi.

 

1.2 Définition en creux : différencier le récit de soi des genres connexes qui forment la littérature personnelle

Le récit de soi

–          n’est pas une autobiographie, des Mémoires ou un récit de vie, car il n’est pas essentiellement rétrospectif, englobant l’ensemble de la vie

–          Il est davantage lié à une période.

–          N’est pas un autoportrait ou un journal intime (dans son acceptation égotique), car ceux-ci sont trop statiques ou égotiques.

–          N’est pas non plus une autofiction car l’intention fictionnelle n’est pas revendiquée.

 

1.3 Les caractéristiques du récit de soi

La définition du « récit de soi » s’appuie méthodologiquement sur celle de l’autobiographie par Lejeune.  Le récit de soi inclut donc  tout texte :

–          fondé sur la mise en récit d’une expérience vécue,

–          ouvert au discours en prose ou en vers

–          d’un point de vue diachrone et synchrone à l’événement

–          reposant sur un dispositif d’écriture « extime ».

 

Le terme « extime » est emprunté à Albert Thibaudet, qui l’associe à l’idée d’une « action énergique » (face au journal intime, considéré comme contemplatif/statique). Le réflexif « soi » appuie le choix de cette terminologie car c’est un réfléchi qui renvoie aux pronoms personnels indéfinis (chacun, quiconque). Il acquiert ainsi une valeur universelle et crée une passerelle entre soi et les autres, reflétant l’autre en soi.

 

Le récit de soi est un récit autographe correspondant à la mise en récit d’un moment, développant une hétérotopie (par l’existence même du texte).

 

Le récit de soi est discontinu, reposant sur une structure fragmentaire,  caractérisé par une écriture du spontané. Il relève d’une esthétique de l’inachevé (dans l’acceptation de « work in progress »). Le dispositif d’écriture « extime » répond à une volonté de distanciation de soi et met en place un processus de une subjectivisation.  Elle se déroule en deux temps : un mouvement d’introversion (« se regarder soi-même », Foucault) que suit un processus critique qui amènera à un décentrement et une extraversion. C’est alors que le récit prend une valeur testimoniale, car il est dirigé vers l’autre.

 

 

1.4 Récit de soi et témoignage

Le récit de soi mis en rapport avec le témoignage pose les questions suivantes :

– La question du sujet-écrivant : le récit de soi est un exercice du souci de soi souvent né dans un contexte perturbé qui crée l’urgence de la mise en pratique de soi. (cf. Frédérique Gros).

– La question du sujet et de son identité narrative : il y a passage de mimesis 1 à mimesis 2.

– La question du sujet éthique. L’écriture est comme une sortie de la solitude de l’être par la mise à distance de soi par l ‘écriture  suivie d’une « mutation du sujet » (cf. Philippe Sollers).

 

Cela pose également la question de la fonction du lecteur, qui peut être herméneutique.

 

2. Discussion 
Le récit de soi n’a pas d’historicité, de généalogie du point de vue théorique, la question est échafaudée chez Foucault (cf. Cours sur l’herméneutique du sujet). Du point de vue de la pratique, les textes commencent avec les stoïciens et les épicuriens et prennent des formes très variées : correspondances, hypomnemata (textes où l’on recense les pensées d’autrui), poésie, témoignage, journaux… 

Cas typiques d’écriture de soi : journal synchrone à l’expérience vécue.

 

Le récit de soi n’implique pas de projet littéraire. C’est une question de pragmatique.

 

Débat, remise en question : à nouveau la question du genre, redéfinir des genres. Pour le récit de soi, n’aurait-il pas fallu travailler sur des textes non publiés ?

 

Réhabilitation du subjectif chez les historiens.

 

 

3. Mots-clés
Fonction du lecteur

Écriture de soi qui naît d’un contexte perturbé

La fonction éthique du récit de soi

Réhabilitation du subjectif

 

4. Bibliographie
BUTLER, Judith, Le récit de soi, Presses Universitaires de France, Coll. Pratiques théoriques, 2007, 140p.

FOUCAULT, Michel, « L’écriture de soi », Corps écrit, n° 5, février 1983, pp. 3-23

FOUCAULT, Michel, Histoire de la sexualité vol. 2 : L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984, 296 p.

FOUCAULT, Michel, Histoire de la sexualité vol. 3 : Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984, 288 p.

FOUCAULT, Michel, L’Hermeneutique du sujet : Cours au Collège de France (1981-1982), Seuil, Coll. Hautes etudes, 2001, 540 p.

LEJEUNE, Philippe, Le Pacte autobiographique, Seuil, Coll. Points Essais, 1996, 382p.

LEJEUNE, Philippe, La Pratique du journal personnel, Université Paris X, 1990, 198p.

LEJEUNE, Philippe, Le Journal intime: histoire et anthologie, éditions Textuel, 2006, 505p.

PONTALIS, J-B.,  “L’autographe”, in Je et moi, Édition publiée sous la direction de Philippe Forest, NRF, Octobre 2011, N° 598, Gallimard, 208p.

SOLLERS, Philippe, FOREST, Philippe, “La mutation du sujet (entretien)”, in Je et moi, Édition publiée sous la direction de Philippe Forest, NRF, Octobre 2011, N° 598, Gallimard, 208p.

THIBAUDET, Albert, “Lettres et journaux”, NRF, avril 1923, RL., p.221

V. Dubost Jean-Pierre (CELIS) : Problématiques philosophiques de Walter Benjamin à Jean-François LyotardProfesseur émérite en littérature générale et comparée, s’intéressant aux rapports entre littérature et philosophie.

 

1. Synthèse
 1.1 Introduction

L’objectif est de confronter des textes et les faire dialoguer en prenant comme point de départ La Mémoire, L’Histoire, L’Oubli qui reprend Temps et récit.  Dans cet ouvrage, Ricœur balaie l’ensemble des champs de la philosophie ayant pour sujet la mémoire (de Platon à Heidegger). Malgré les apories du sujet, il tente une ouverture.

 

Elle rencontrera une limite quand on confronte la problématique de Ricœur (sur la représentation des évènements passés, des conditions poétiques de leur retour, leur mise en intrigue), à Lyotard, à certains passages de Didi-Huberman et au traitement à la fois théologico-politique et extatique du temps chez Benjamin.

 

1.2 Critique et dégagement de problématiques

En apparence il ne manque rien à ce texte, cependant on découvre de grands pans manquants : les stoïciens, l’épicurisme, le traitement de la maladie de l’âme, la psychiatrie, Freud, les neurosciences ne sont pas abordées en détail, Benjamin, Lyotard n’est presque pas mentionné. Cela reflète le choix affirmé de la perspective d’une mémoire heureuse. Il y a un paradoxe entre ce choix rempli d’optimisme (où l’on sauvegarde le perdu par la représentation) et tout ce qui sera une obligation de mémorisation. Ce paradoxe représente un potentiel critique et politique très fort, actuel.

 

Dès Platon (Philèbe, 38-39), la question entre l’empreinte et la mémoire active est posée. L’âme reçoit l’événement.  Elle effectue ensuite un travail semblable à celui du grammateos, l’écrivain, pour différencier entre le souvenir vrai et le faux : sans ce travail il n’y aurait aucun moyen de vérifier la vérité du souvenir.

 

Aristote  le reformule, et sera repris par Ricœur: « la mémoire est du passé ». Quel est le statut de cette mémoire présente-absente et de ce passé qui, si il était perdu ne serait pas mémorisable ? Il y a une conception intime du temps dans la philosophie occidentale depuis Les Confessions de St Augustin jusqu’à Husserl. Ils posent la question de comment penser le temps, qui, au moment de le penser, n’est plus, tout en ayant, en même temps, une idée de l’avenir. L’âme est en tension avec elle-même (distentio animi), car elle expérimente une différence de temporalisation, et cette question animera toute la pensée occidentale sur le temps.

 

1.3 Approche via Husserl

Selon la phénoménologie de la conscience de Husserl (cf. par ex. L’Idée de la phénoménologie, Paris, PUF, 1992), il n’y a « conscience » que parce qu’il y a « prise de conscience de ». Il décrit la possibilité pour le moi de se distancier de son immanence pour atteindre un « moi transcendantal » pour pouvoir être l’observatoire de cet au-delà de soi et devenir une jonction entre le moi et le monde. Dans ce contexte de la phénoménologie transcendantale se repose la question du paradoxe du temps perdu. La réponse de Husserl sera le concept de « rétention » qui suppose qu’une trace persiste dans la conscience bien que le temps ne soit plus. L’instant lui-même est composé à l’infini de temps de disparition donc la rétention est toujours présente. Il est toujours possible à la conscience d’avoir accès à ce quelque chose qui est perdu car la conscience opère en permanence des modifications du perdu au rattrapé.

 

Ricœur va au cœur de cette question. Il pense  qu’on peut explorer pleinement la rigueur de la pensée de la temporalité perdue. Par ailleurs, il est sensible à cette disparition incessante le long de la chaîne mémorielle qui conditionne paradoxalement la possibilité de la mémoire. Il considère que c’est une résistance inutile de faire de la rétention un concept toujours vainqueur au lieu de faire place à la disparition : Husserl ne laisse pas la place à la naissance et à la mort.  Ricœur revient à l’Antiquité, mettant à jour que depuis Aristote il y a une pensée qui fait la différence entre le « il y a eu » et la conscience de ce quelque chose qu’il y a eu, entre le « quid » et le « quod » que je peux nommer, qui est dans le souvenir sans que la chose soit là.

 

1.4 La vision de Lyotard

Cette tension est partagée par Lyotard après une analyse fouillée de la 3ème critique kantienne de la thématique du sublime, qui implique un dégagement du potentiel de la question du sublime dans le cadre d’une analytique de la présentation. Elle aboutit à la formulation décisive selon laquelle le sublime kantien n’est pas une problématique de la « représentation de l’imprésentable » mais que la situation du sublime est présentation qu’il y a de l’irreprésentable.

Ricœur insiste sur le pouvoir de la modification du retenu qui entraîne un écrasement du perdu par la conscience. Notons que Husserl a une approche phénoménologique de la relation entre la Fantasia, le revenir et la question de l’image qui mérite d’être soumise à une fine analyse critique.

Ricœur  est sensible à cette disparition incessante  le long de la chaîne mémorielle que la phénoménologie analyse, mais il considère comme une faiblesse son insistance à faire de la rétention un concept majeur au détriment de la disparition du monde.  Il souligne  qu’il n’y a aucune place pour la naissance ou la mort dans cette problématique (argument dans le sillage de Heidegger)  et oppose  même à cela Aristote qui, lui, faisait la différence entre le « il y a eu » et la conscience de ce quelque chose qui a eu lieu.  Nous allons voir que c’est là un moment essentiel de la problématique de Lyotard, la différence entre le ‘quid’ et le ‘quod’, qu’il dégagera par une analyse très fouillée à partir de l’esthétique kantienne du sublime.

 

Dans la première partie de Heidegger et les « juifs », Lyotard travaille la problématique du « quid » et du « quod ». Il y entre par Freud pour explorer la question de l’après-coup, centrale.

Il montre qu’il n’y a pas seulement un hétérogène hors du soi, comme dans la phénoménologie, mais également une hétérogénéité irréductible en soi qui apparaît chez Freud sous le nom de « refoulement originaire » (Urverdrängung).  C’est un choc, un trauma qui affecte l’appareil psychique, mais lui reste extérieur : il reste constamment présent, bien que n’entrant jamais dans l’âme qu’il hante pour cette raison. À partir de cela, il pose une question qui remet en cause la perspective occidentale à partir de la question de l’immémorial. Cette question n’entre pas dans le cadre de l’attention. Ce n’est pas remarquer ou non quelque chose, c’est avoir été touché, être appelé par un présent absent, qui a la nécessité d’un immémorial.

 

Si il y a eu éradication de Juifs, elle n’a pas été glorifiée sur la scène de la représentation nazie. Bien au contraire, tout a été fait pour qu’elle soit « hors scène ». C’est dans les « coulisses » qu’il faut que disparaissent les mémoriaux. Il faut qu’il n’y ait aucune trace d’une mémoire (l’immémorial de la mémoire juive) qui est incompatible avec cette autre mémoire, celle de la présentification  qui, dans la tradition de l’Occident,  a toujours eu pour ambition de récupérer.

 

On peut croiser avec Lyotard, le livre de Didi-Huberman qui  tente de définir le moment critique anesthétique d’une lisibilité d’une image de l’impossible. C’est bien une problématique qui relève de la structure du sublime selon Lyotard (« présenter qu’il y a de l’imprésentable »).  Mais D. H. tente de réinscrire cela dans une scène, un regard, dans les conditions de lisibilité d’un regard sur l’impossible. (exemple : lorsqu’on donne des sépultures aux juifs des camps et qu’on leur ferme les yeux :  enterrer les morts des camps, leur fermer les yeux, c’est les ré-accueillir dans la communauté des morts et des vivants et ouvrir le regard sur l’impossible).

 

2. Discussion
Ricœur a un projet en trompe-l’œil qui évacue, sous l’érudition, certaines problématiques qu’il devrait aborder. Son projet est consolatoire à la différence d’une autre tradition. Il y a des impensés chez lui, et sa pensée trouve ici ses limites.

 

Il faut également remarquer que Didi-Huberman avait une approche esthétisante dans sa perception de la fin des camps, puisqu’il ne prend pas en compte le côté pragmatique de l’ensevelissement des morts : enterrer permettait d’éviter de propager les maladies.

Didi-Huberman a aussi l’idée d’une enfance opposée à la possibilité de penser le mal (par les adultes). Avec une telle vision, qui propose une innocence là où pour Lyotard il n’y a que de l’ « intraitable » (cf. Lyotard 1991, « Prescription », commentaire de La Colonie pénitentaire de Kafka), la question des paradoxes de la Loi est aussi impossible à penser que celle de l’indicible du trauma (cf Lyotard 1983).

 

Il faudra faire la différence entre la mémoire juive (Benjamin) et la façon dont elle est pensée chez Lyotard.

 

Ricœur a une pensée normative qui aide à penser ce qui n’est pas pensé. S’il est si lu et aimé, c’est qu’il apporte une réponse rationnelle et finalement apaisante à la difficulté de la pensée confrontée à la violence du réel.

 

3. Mots-clés
Mémoire heureuse

Obligation de mémorisation

Sublime

 

4. Bibliographie

DIDI-HUBERMAN, Georges, Remontages du temps subi (L’œil de l’histoire, 2), Éditions de Minuit, Coll. “Paradoxe”, 2010, 272 p.PLATON,

GADAMER, Hans-Georg, Vérité et Méthode, Seuil, Coll. L’ordre philosophique, 1996, 533p.

HEIDEGGER, Martin, Être et Temps, Gallimard, Coll. Bib Philosophie, 1986, 587 p.

HUSSERL, Edmund, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, Presses Universitaires de France, 1996, 296 p.

PIGEAUD, Jackie, La Maladie de l’âme, Étude sur la relation de l’âme et du corps dans tradition médico-philosophique antique Belles Lettres, 1981, 588 p.

PLATON, Théétète, Flammarion, Coll. Philosophie, 1999, 420 p.

RICOEUR, Paul, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Seuils, Coll. Points Essais, 2003, 736 p.

SAINT AUGUSTIN, Les Confessions, Garnier Flammarion, 1993, 380p.

  1. Léonard-Roques Véronique (CELIS) : Mémoire et témoignage au cœur du mythe de Cassandre.

Véronique Léonard-Roques est maître de conférences en littérature générale et comparée. Ses recherches portent principalement sur la réécriture de mythes issus de différentes aires culturelles et historiques (Caïn, le Fils prodigue, Médée, Cassandre, Hamlet, l’Eden, la Ville-refuge, Versailles….) et sur les relations entre Bible, mythe et littérature.

 

1. Synthèse
1.1 PrésentationOn va chercher à mettre la mémoire et le témoignage en rapport avec une catégorie narrative particulière : le mythe.

Le mythe est un matériau intrinsèquement mémoriel, transitionnel (A. Green). On peut définir ce type de récit comme une fiction mémorable (V. Gély), un modèle exemplaire par lequel l’homme se pense et pense son rapport au monde, se confrontant notamment ainsi aux situations limites, aux désirs et aux passions les plus excessives. Outil de symbolisation, il peut à ce titre servir à interroger et à mettre en forme les questions de mémoire et de témoignage.

 

1.2 La figure mythique de Cassandre : rappel et intérêt

On choisira plus particulièrement de se pencher sur le mythe de Cassandre. Ce personnage apparaît dans de nombreuses œuvres antiques (Homère, Eschyle, Euripide, Lycophron, Virgile ou Sénèque) qui relatent certains épisodes de la Guerre de Troie. Malgré son don mantique (dû à la malédiction d’Apollon), ses avertissements et ses prédictions ne sont jamais crues.

Après quelques exemples de rationalisation du savoir de la protagoniste (au Moyen Age avec Benoît de Sainte-Maure ou davantage encore chez Christine de Pizan puis dans des réécritures humanistes comme celle de Boccace), ce sont surtout les versions du 20e siècle, exprimant tant l’éviction de la transcendance que la faillite des idéaux humanistes, qui font de Cassandre une figure lucide, dont la clairvoyance n’est plus en rien le fruit de l’inspiration apollinienne mais provient de ses capacités d’analyse et de déduction, du seul exercice de sa raison (O. Mandelstam, J. Giraudoux, M. Yourcenar, Ch. Wolf…).

Mais par delà cette référence devenue topique à la connaissance de l’avenir (comme en témoigne par exemple l’antonomase dans la formule « jouer les Cassandre »), on note que dès l’une des manifestations antiques les plus élaborées du mythe (Eschyle, Agamemnon), la figure de Cassandre est également associée à la mémoire, possédant la connaissance d’un passé qu’elle n’a pas vécu et dont elle n’a pas eu vent. Ainsi, quand elle arrive à Mycènes comme captive d’Agamemnon, elle exhume immédiatement le crime initial, enfoui : le festin de Thyeste, lequel dévora ses enfants sans le savoir. Elle révèle alors au chœur ce que fut et sera le palais : « un abattoir humain au sol gorgé de sang ».

De plus, avant de franchir le seuil qui la mènera à son exécution par Clytemnestre et la privera de sépulture, elle demande au chœur comme seule faveur (comme « don d’hospitalité ») de témoigner du meurtre de l’esclave sans défense qu’elle est devenue.

Connaissance de l’avenir et du passé, témoignage et demande de témoignage sont donc étroitement liés dès le 5e siècle avant J.C. dans cette réécriture majeure du mythe de la Priamide qu’offre Eschyle.

Dans un 20e siècle particulièrement ensanglanté par les guerres (civiles, mondiales, « froide » ou de décolonisation), le traitement du mythe de Cassandre accentue son lien avec ces questions de mémoire et de témoignage, dans diverses transpositions d’une guerre de Troie qui fait symboliquement figure de guerre originaire. La littérature de jeunesse contemporaine (M. Sedgwick) en offre aussi une illustration intéressante à travers le réinvestissement romanesque et diariste du mythe dans le cadre de la Première guerre mondiale considérée désormais comme la matrice des atrocités du 20e siècle.

 

1.3 L’apport des réécritures

Cassandre, arrivée à Mycènes (Eschyle) ou sur le point d’être embarquée pour la Grèce (Euripide), constitue donc une figure de témoin des atrocités du sac de Troie (dans certaines versions, comme celle de Lycophron dont se souvient Wolf, elle est même violée dans le temple d’Athéna). L’Alexandra de Lycophron redouble même la problématique du témoignage à travers l’ajout d’un personnage de serviteur-témoin posté par Priam devant la porte de la prison de sa fille et chargé de lui rapporter les prophéties d’horreurs que nul, pendant le conflit, ne veut plus entendre.

Depuis le dernier quart du 20e siècle, les réécritures du mythe de Cassandre manifestent un assombrissement des perspectives quant à la possibilité même de transmission du témoignage. Deux œuvres l’attestent de manière emblématique, pouvant faire tragiquement écho à la position de Paul Celan selon laquelle « personne ne témoigne pour le témoin » (Niemand/ zeugt für den/ Zeugen). Bien qu’il s’agisse de réécritures relevant de genres différents (fiction romanesque chez Ch. Wolf consistant en un monologue intérieur de Cassandre au seuil de la Porte des Lionnes ; genre lyrique dans Le Dict de Cassandre de J. Laude adressé « aux captifs, aux vaincus, à bien d’autres encore »), les deux auteurs ont fait le choix d’une constante énonciation à la première personne (dispositif repris dans le journal que tient l’avatar de Cassandre chez Sedgwik), campant la figure traditionnellement en marge de la Priamide dans une solitude radicalisée du fait de son absence d’interlocuteur. La transformation générique fait sens par rapport à la source dramatique la plus célèbre du mythe (Eschyle) où Cassandre dialoguait avec le chœur et lui demandait de témoigner pour elle. Ici (et à la différence du dispositif choisi par Lycophron avec son personnage de serviteur-témoin dans le premier niveau du poème), le seul relais/passeur possible est l’auteur/narrateur/poète qui témoigne pour la figure mythique qu’il convoque.

 

Signifiante, la transformation générique observée en cette fin de 20e siècle et en ce début de 21e siècle mérite d’être questionnée (la réécriture de Wolf ayant eu une fortune considérable, tant en Allemagne qu’en France). Elle manifeste l’obsession de la nécessité de transmission tout en posant les limites ou les apories en matière de passage du témoignage.

 

On relève également, dès la version antique la plus élaborée et la plus féconde du mythe (Eschyle), le lien établi entre témoignage et hospitalité, pratique sociale essentielle au fondement du processus d’humanisation (cf. René Schérer, Jacques Derrida, Marcel Detienne) et qui se trouve cœur de l’éthique et de l’édification de la culture. La réflexion sur la barbarie s’en trouve ainsi enrichie dans une mise en question des perspectives : Cassandre, considérée à partir des guerres médiques comme « barbare » puisque non-grecque et orientale, est pourtant témoin et victime des actes de barbarie de ces civilisés que les Grecs (figures de l’Occident) prétendent être.

 

2. Discussion
On peut élargir sur la question du mythe comme matériau apte à transmettre le témoignage.

 

On constate qu’en ce qui concerne la relation du témoignage au mythe, le travail de la norme est écrasant. A partir des négationnistes, le mythe s’est vu exclure de la sphère des notions de témoignage, forme d’aveu de faiblesse face au pseudo-scientisme des négationnistes. Or la question de la production de la légende est importante en qui concerne le témoignage, notamment au regard de sa transmission (dire et transmettre par le mythe – cette fiction mémorable (V. Gély) – ce que l’on n’a pas vécu). L’expression et la transmission des désastres ainsi que des traumas peut se faire de cette manière.

 

La question de la transmission renvoie également à celle de l’hospitalité : comment accueillir et porter une parole qui n’est pas sienne ? Cette dimension est généralement refoulée à notre époque sous le poids de la vérité factuelle. Or le mythe est profondément transitionnel (A. Green) et implique une somme jamais close de versions possibles. Par ses capacités d’ouverture et de résistance, il est apte à accueillir, porter, transmettre une mémoire et à la renouveler. Il est un scénario que l’on peut faire sien, réinvestir. Outre sa fonction étiologique et sa dimension ontologique qui tient à son statut de parole sur l’être, le mythe a une fonction essentielle de passeur.

 

Il n’est donc pas antithétique que, dans les récits de soi, l’on puisse trouver des références culturelles (comme le mythe) qui servent par leur fonction d’outil de symbolisation à dire une expérience personnelle ou intime majeure voire traumatique. Le mythe est un matériau apte à exprimer l’indicible et c’est pourquoi il a toute sa place dans le champ de cet inventaire des mots du témoignage et de la mémoire.

 

En ce qui concerne les spécificités de la figure mythique de Cassandre, l’on peut ajouter que le traitement de la solitude du témoin que manifestent en particulier les réécritures de la postmodernité rejoint les enjeux qui travaillent le Jan Karski de Y. Haenel et sa mise en scène par A. Nauziciel.

 

3. Mots-clés
MytheProphétie

Transmission

Solitude du témoin

Captivité

Barbarie

Hospitalité

 

4. Bibliographie

 

Littérature primaire 

CELAN, Paul, « Gloire de cendres » [Aschenglorie], in Choix de poèmes réunis par l‘auteur, trad. J.-P. Lefebvre, Paris, Gallimard, 1998.

ESCHYLE, Agamemnon, in L’Orestie, trad. E. Chambry, Paris, Garnier-Flammarion, 2001.

GIRAUDOUX, J., La Guerre de Troie n’aura pas lieu, Paris, Bernard Grasset, 1935.

HAENEL, Yannick, Jan Karski, Paris, Gallimard, 2009.

LAUDE, Jean, Le Dict de Cassandre, Fata Morgana, 1982.

LYCOPHRON, Cassandre [Alexandra], trad. P. Hummel, Chambéry, Editions Comp’Act, 2006.

MANDELSTAM, Ossip, « A Cassandre », in Tristia et autres poèmes, trad. F. Kérel, Paris, Gallimard, 1975 et 1982.

SEDGWICK, Marcus, La Prophétie de l’oiseau noir [The Foreshadowing, 2005], trad. E. Pingault, Toulouse, Editions Milan, 2006.

WOLF, Christa, Cassandre [Kassandra, 1983], trad. A. Lance et R. Lance-Otterbein, Paris, Stock, 1994.

 

Littérature secondaire

 

DETIENNE, Marcel, Dionysos à ciel ouvert, Paris, Hachette, 1986.

DERRIDA, Jacques, Cosmopolites de tous les pays, encore un effort !, Paris, Editions Galilée, 1997.

FALKE, Mathias, Mythos Kassandra. Texte von Aischylos bis Christa Wolf, Leipzig, Reclam, 2006.

GELY, Véronique, « Pour une mythopoétique : quelques propositions sur les rapports entre mythe et fiction » (article publié le 21/05/2006 consultable sur www.vox-poetica.org/sflgc/biblio/gely.htlm).

GOUDOT, Marie (dir.), Cassandre, Paris, Editions Autrement, 1999.

GREEN, André, « Le mythe : un objet transitionnel collectif », Le Temps de la réflexion, n°1, Paris, Gallimard, 1980.

LEONARD-ROQUES, Véronique, « Mythes. Récits fondateurs et regards des dieux », « Ville-refuge. La cité idéale », in Alain Montandon (dir.), Le Livre de l’hospitalité. Accueil de l’étranger dans l’histoire et les cultures, Paris, Bayard, 2004.

LEONARD-ROQUES, Véronique (dir.), Versailles dans la littérature. Mémoire et imaginaire aux 19e et 20e siècles, Clermont-Ferrand, PUBP, 2005.

LEONARD-ROQUES, Véronique (dir.), Figures mythiques. Fabrique et métamorphoses, Clermont-Ferrand, PUBP, 2008.

SCHERER, René, Zeus hospitalier. Éloge de l’hospitalité, Paris, Armand Colin, 1993.

VII. Laurent Françoise (CELIS) : Les minutes de procès dans le cadre des passiones et la question des procédures d’identification du discours dans les textes hagiographiques

Médiéviste dont la recherche est axée sur la géographie médiévale de la langue française et la poétique des minutes de procès des martyrs.

 

1. Synthèse
 1.1 Introduction

On s’intéressera au genre le plus ancien de la littérature latine chrétienne : l’hagiographie composée de différents sous-genres : les passiones, les vitae, les miracula, les translationes.

 

1.2 Le martyr et le lien avec la mémoire et la commémoration

Cette littérature est travaillée par la pensée chrétienne qui néotestamentaire, puisque le Christ dit « vous ferez ceci en mémoire de moi ».

Le martyr est donc posé à la fois comme témoin de la parole qu’il porte, et  agent de cette parole dont son martyre témoigne.

La mort du martyr pose aussi la question de celui qui va en témoigner, en rendre compte. Il est généralement un témoin oculaire, car au Moyen Age, le voir est premier dans les arguments de validité du témoignage.

 

Quelle forme va prendre ce témoignage ? Comment rendre compte de cette expérience à la limite du dicible?

 

Le genre hagiographique est très bien documenté, notamment grâce aux Bollandistes (groupe de recherche belge en activité depuis le 17e siècle), qui ont établi les différences entre les actes authentiques et les actes inauthentiques.

 

1. 3 Fonctions de l’hagiographie

Avec l’hagiographie, on est dans la commémoration de la parole qui a précédé, ainsi que des saints, mais aussi dans la prière (cf. Lévis « commémoraison »).

 

1.4 Évolution de l’hagiographie

Le genre de la passion du martyr prend son origine dans les minutes de procès. Une passion est au départ un compte-rendu établi par des greffiers romains, des prises de notes faites par des témoins oculaires. Il n’y a donc aucune intention littéraire, son objet est de dire uniquement le vrai donc l’écriture est détachée de toute forme revendiquée.

 

Les hagiographes essaient d’échapper à une narration fictionnelle et s’attachent à ces formes :

  1. Les lettres, car elles sont immédiates et contiennent les récits des persécutions. Ex : Lettre des martyrs de Lyon.
  2. Les récits de vie où il y a une coïncidence entre l’écriture de ce martyr qui est précédé d’un jugement et le récit de celui-ci. Ex : La Passion des Saintes Perpétue et Félicité.

1. 5 Poétique de l’hagiographie

On voit que ce qui est originellement un témoignage direct devient une création poétique. On retrouve ainsi des éléments présents dans les actes originaux qui vont être exploités d’abord au Moyen Âge latin, puis au Moyen Âge vernaculaire jusqu’aux passions épiques. Elles sont complètement fictionnelles : on embellit des actions, enrichit les actions (cf. Sainte Catherine d’Alexandrie tenant tête à 40 philosophes).

Cette capacité à développer est inscrite dans l’action de procès qui est situation rhétorique particulière. Ces travaux vont se théâtraliser pour aboutir aux passions du Moyen Âge.

 

1.6 Devenir de l’hagiographie

L’hagiographie n’implique pas toujours la  religion, par exemple dans l’Évangile à Nicodème. On y comble les vides des Évangiles de la doxa en imaginant le procès du Christ  et sa descente aux Enfers. Dans le procès du Christ, la parole est donnée aux détracteurs, c’est-à-dire les juifs. Ces textes sont largement composés en Angleterre et Occitanie au tournant des 12 et 13e siècles.

 

En Angleterre au 14e siècle, on édicte un certain nombre de mesures concernant les relations entre chrétiens et juifs. Au siècle suivant en Occitanie, on trouve un grand nombre de juifs expulsés d’Espagne, au moment où se développe ce type de littérature. On peut donc considérer les textes (cf. Évangile à Nicomède, Évangile à Galamiel) comme une forme de littérature de combat antisémite.

 

Ces passions de martyrs constituent des monuments aux souvenirs, des commémorations qui sont convoquées régulièrement à d’autres moments de l’Histoire. Ex : en Nouvelle-Calédonie, on trouve une petite hagiographie d’un chef Kanak au moment du 2nd Empire. Idem, l’histoire d’un prêtre polonais (Maximilien Kolbe) qui se sacrifie à la place du sergent polonais Franciszek Gajowniczek.

 

On voit qu’il y a pérennité de fonction dans ce témoignage.

 

2. Discussion
Les choix formels sont liés à l’Histoire : les passiones (procès et mise à mort des saints) sont en relation seulement avec les martyrs du 1er siècle qui vivent la persécution. Quand le christianisme devient une religion d’État, on invente une autre forme de martyr et donc un autre genre : la biographie des saints, qui sont moins sanglantes, où on trouve une macération de la chair plutôt qu’une mise à mort, des confesseurs au lieu de suppliciés (cf. Saint Martin de Tours).

On trouve que le témoignage est inscrit dans la répétition, qui est un reflet de la pensée chrétienne, et une perméabilité au milieu (politique, juridique, historique).

 

On observe qu’à partir du 14e siècle se constitue le socle juridique occidental (cf Legendre), en même temps que la constitution des États qui correspond à une dogmatisation des textes. Cette tendance est présente aussi dans la canonisation qui, à partir du 13e siècle, est prise en charge par l’Église catholique : le témoignage seul ne suffit, il est accompagné d’un arsenal juridique.

 

En observant les pratiques scolaires, on note qu’il y a des contradictions entre les discours théoriques de la transmission de l’Histoire et les pratiques réelles d’enseignement où l’on trouve une plus grande efficacité dans le témoignage, le voyage sur les lieux (comme des pèlerinages – « c’est moi qui fait ce parallèle »). La religion en fait inspire certaines actions de la transmission. Par exemple : prendre un objet (un caillou) qui vaudra pour le témoin, ce qui renvoie à la question de la preuve, de la relique. Le christianisme est une religion de l’incarnation qui influence la transmission.

 

Un exemple clé : le deuxième procès de Jeanne d’Arc, en 1456 où elle ne peut témoigner elle-même. Elle a un procès de réhabilitation fait avec le témoignage des gens la connaissant. Il y a trace écrite dans les minutes du procès, influence politique avec Charles VII qui incarne un pouvoir temporel souverain l’instrumentalisant. Dans les procès en canonisation, il faut qu’il y ait témoignage, mais aussi miracle après la mort du saint. Elle n’a donc pas eu de canonisation avant le 20e siècle.  Sa figure est malléable (utilisée en Allemagne)

 

3. Mots-clés
Instrumentalisation du témoignage

Influence de la justice dans la déposition du témoignage

Sacralisation de la victime et des lieux

VIII. Jurgenson Luba (Paris IV) : La communauté testimoniale

Recherche sur les écrits de la Shoah et du goulag en Europe Centrale et Orientale.

 

1. Synthèse
1.1 Introduction

On se propose de réfléchir à la transmission à travers l’identité narrative (cf. narratologie) et l’identité testimoniale (cf. sciences humaines), qui regroupe l’identité individuelle et collective des auteurs des récits étudiés.

Le concept repose sur l’idée que la mémoire n’est pas figée, mais dynamique, que c’est une construction susceptible d’être remodelée.

 

1.2 L’identité narrative

Le concept d’identité narrative provient de Ricœur et a été élaboré sur des corpus (souvent de forme brève) où la rupture d’ipséité est attestée dans l’écrit. Il s’agit de trouver un moyen de rendre compte de façon théorique de l’altérité irréductible que l’expérience traumatique place au centre du moi. Il faut savoir que dans les récits de ces témoins il y a un problème articulé dans une temporalité continue : avant/pendant/ après de l’évènement. Le sujet reste ancré dans son expérience et n’arrive pas à se réapproprier le monde des vivants, si bien que l’on trouve souvent un topos du retour impossible.

Dans ces récits le témoin à l’identité fragmentée tire sa légitimité de sa présence sur les lieux et l’identité de son corps qui était impliqué dans les évènements.

En questionnant l’articulation entre énonciation et événement, l’on peut s’interroger sur les modalités d’émergence du sujet dans le témoignage.

 

Face à ces contradictions, Ricœur distingue deux versants de l’identité :

– la mêmeté/ l’idem : considérer un objet comme le même à travers ses différentes hypothèses (ex : ADN).

– l’ipséité : présente dans les ruptures qui affectent le soi au cours de l’existence.

Il réussit à faire tenir ensemble les deux versants de l’identité narrative et d’aborder la question de l’identité en regard de la dimension narrative du monde. Ex : Chalamov : Après être revenu des camps il constate que son corps s’est reconstitué et se pose la question de sa légitimité à écrire alors que cette main n’est plus la même littéralement. En effet,  il a eu une maladie qui a fait que la peau de sa main s’est détachée comme un gan. On peut arguer que les empreintes sont les mêmes et fondent donc la légitimité de son témoignage.

 

Cette superposition suppose la reconstitution et réécriture de l’événement et la constitution d’une identité narrative.

L’identité narrative défragmentée permet au témoin de conter sa propre mort à la première personne au cours de micro-intrigues mettant en scène des échanges entre les morts et les vivants.

 

1.3 La communauté testimoniale

Partant d’une remarque de Primo Levi sur le plaisir de la remémoration effectuée dans un groupe créant ainsi une « corporation », on a forgé le concept de communauté testimoniale. Il regroupe les personnes ayant vécu la même violence et qui revendiquent l’importance du témoignage sur la base de contenus mémoriels partagés.

Il semble donc qu’aucun témoignage ne puisse se faire au nom d’un individu, il se fait aussi au nom d’un collectif dont les spécificités influent sur la mise en intrigue du vécu.

Il s’impose une distinction cependant entre la communauté testimoniale et une communauté mémorielle (qui porte le témoignage, le transmet, le propage et qui peut varier).

 

Le témoin prend la parole en son propre nom, mais également au nom d’une communauté qui lui délègue la multiplicité de ces voix que l’on retrouvera sous la forme d’une polyphonie dans le récit.

 

Il y a ancrage dans le collectif d’une communauté disparue, mais d’autres collectivités réelles ou imaginaires viennent modeler le dire du témoin qui sera amené à raffiner son identité. Cela se retrouve chez un même auteur à travers différents textes. Ex : Alexandre Wat (polonais juif communiste déporté au goulag) qui au cours de ses interrogatoires va imposer une identité qu’il aura fabriquée et qu’il finira par épouser, ce qui lui posera de nouveaux problèmes en sortant.

 

Le témoignage est donc modelé par toutes les options identitaires (évolution personnelle, contexte culturel ou politique).

 

2. Discussion
La métaphore de la main permet de matérialiser ces ruptures qui ponctuent une construction identitaire problématique. Elle représente une preuve matérielle qui s’est perdue. Il faut avoir renoncé à la preuve matérielle pour qu’intervienne le témoignage (qui est une preuve dématérialisée).

 

On retrouve le retour impossible de façon récurrente sous forme de constats de l’impossibilité de se réintégrer dans le monde de l’après, car domine le monde de l’événement traumatique.

 

3. Mots clés
Identité narrativeipséité

Identité propre du témoin

Communauté

Témoignage collectif

 

4. Bibliographie
CHALAMOV, Varlam, «Le Gant » in Récits de Kolyma, Éditions Verdier, 2001, 1537 p.RICOEUR, Paul, Soi-même comme un autre, Seuil, Coll. Points Essais, 1996, 427 p.

 

  1. Kleinberger Alain (HAR Nanterre) : Éléments pertinents du colloque : La Shoah. Théâtre et cinéma aux limites de la représentation

La recherche d’Alain Kleinberger est axée sur la question de la représentation de la Shoah dans les films de fiction.

 

1. Synthèse
1.1 IntroductionOn s’intéressera à quatre communications de colloques (de différents horizons : histoire, critique de cinéma, sociologie, théâtre) en rapport avec le témoignage et la mémoire. On observera le nombre de fois ces mots apparaissent, et dans quelles circonstances.

 

1. 2 La mémoire

L’utilisation du mot est délicate comme le montre la typographie (guillemets, italiques), elle est remise en question de façon lexicale également lorsqu’elle est qualifiée de « fausse, frelatée, paradoxale ».

C’est une notion qui attend sa caractérisation : «mémoire collective », « mémoire indirecte des faits », « mémoire photographique ». La caractérisation est tellement présente qu’elle devient une forme de lexicalisation.

La problématique récurrente est celle-ci : que faire de cette mémoire ? Les communicants proposent des solutions : tenter de sauver la mémoire, que la mémoire, dans une perspective benjaminienne, serait due aux disparus de la guerre. On peut conclure que l’hésitation est justifiée par la réflexion menée sur le sujet.

 

1. 3 Le témoin

Lui aussi est indéfini et a besoin d’être caractérisé : on parle de témoins de procès, mais Spielberg ou Godard ne peuvent-ils pas également  être considérés comme des témoins.

Dans les interventions, les témoins sont caractérisés de différentes façons : « impuissant, au présent, complice, silencieux, oculaire, de l’intérieur, de l’inhumanité, de seconde génération, qui diminue en nombre, moral».

 

Dans une perspective cinématographique, il y a un glissement intéressant : le témoin n’est pas celui que l’on interroge, c’est celui qui est inclus dans le plan. On finit par opposer le témoin oculaire au spectateur qui devient témoin (cf. Shoshana Fellman, le film Shoah veut faire de nous des témoins).

 

1.4 Conclusion

De façon générale on constate un flou terminologique important d’où beaucoup d’incertitudes lexicales. Les termes apparaissent généralement dans un contexte qui les remet en question. De plus les communications recherchent constamment un appui théorique.

Du point de vue cinématographique on se posera la question : dans quelle mesure le spectateur est-il témoin ? On insistera sur l’importance du cinéma qui est le seul art vécu comme nécessaire.  Il y des connexions à établir entre la méthode de Norton Cru et le cinéma américain pendant la guerre (ex : King Vidor, « The Big Parade », 1925 ; Raoul Walsh, « What Price Glory », 1926) qui ont contribué autant que la littérature à poser la question de la véracité du témoignage.

 

2. Discussion
Avec ce flou terminologique il y a une dérive vers le « témoin de témoin », « témoin par procuration » (ex : le reporter qui va sur les lieux d’un événement).La société s’approprie les termes et transforme leur signification, bien qu’il faille distinguer les abus de langage, du problème que représente le manque d’outils lexicaux pour refléter une réalité.

 

3. Mots-clés
Flou terminologique 
4. Bibliographie
DERRIDA, Jacques, Poétique et politique du témoignage, Herne, Coll. Les Carnets de l’Herne, 2005, 75p.

 

 

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