Kommounarka


Située à quatre kilomètres du périphérique au sud-ouest de Moscou, sur la route vieille de Kalouga, l’ancienne datcha du commissaire du peuple à l’Intérieur Iagoda – baptisée d’après le nom du sovkhoze « Kommounarka», propriété du NKVD à l’époque stalinienne – ne fait l’objet d’aucun panneau routier ni indication dans les transports en commun qui y mènent. Le visiteur est tributaire de la bonne volonté et du sens de l’orientation des locaux, dont la plupart ignore ce lieu ou en a seulement une vague idée. L’entrée du site, auquel on accède au bout de cinq cent mètres de marche dans la boue ou dans la neige, selon la saison, est annoncée par une grande pancarte bleue arborant une croix orthodoxe : « Monument historique ”Site spécial Kommounarka”. Lieu d’inhumation de masse de victimes des répressions politiques des années 30-40. Église des Saints Nouveaux Martyrs de Russie. Monastère Sainte-Catherine ». En tournant dans la forêt, on se trouve bientôt devant un portail vert sur lequel une petite plaque indique : « Dans cette terre reposent des milliers de victimes de la terreur politique des années 1930-1950. Mémoire éternelle ! ». On ne sera donc pas surpris, après lecture de ces pancartes, d’apprendre que depuis 1999, ce lieu appartenant auparavant au FSB (Service Fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, héritier du KGB) a été placé sous l’administration de l’Église orthodoxe. Si quelques bus à l’entrée suggèrent que le site a une vocation touristique, on constate aussitôt qu’ils appartiennent à des compagnies privées, loués par des pèlerins qui ne sont pas venus nécessairement dans une intention mémorielle. Ces derniers sont du reste peu nombreux autour des quelques monuments dont le plus imposant commémore les victimes iakoutes, un autre celles mongoles, un troisième est érigé à la mémoire d’Andreï Filippov, procureur de Moscou arrêté en novembre 1937 et fusillé ici. À côté se dresse, placée dans un bouquet d’arbres, une croix entourée de corbeilles de fleurs blanches et rouges ornées d’un ruban rouge qui porte l’inscription : « De la part du gouvernement de Moscou ».

Le nombre des fusillés n’a pas été établi à ce jour. Si certaines sources donnent le chiffre de 10 à 14 mille, seuls 6 000 noms sont actuellement connus. Toutefois, jusqu’à une date récente, aucun monument ne désignait ces victimes dans leur ensemble, seules étant commémorées, en tant que groupes, les élites mongole et iakoute tout spécialement visées par les actions qui se sont déroulées ici (le gouvernement de la Mongolie a été exécuté dans sa totalité le 10 juillet 1941). On pouvait alors rencontrer, parmi les visiteurs du site, de jeunes gens faisant la quête pour bâtir un monument commun « à toutes les victimes ». Il ressortait des tracts que distribuaient ces descendants de fusillés s’étant constitués en association, que le plus difficile n’était pas de rassembler les fonds, mais d’obtenir l’autorisation de l’Église pour mener à bien cette initiative. Dans un entretien privé, ils me confiaient leur lassitude : « Peut-être que nos petits-enfants verront ce monument.» Ils auraient pu se montrer plus optimistes, car le 27 septembre 2014, a bel et bien été inaugurée une stèle portant l’inscription : « Mémoire éternelle aux milliers de victimes des répressions politiques en URSS des années 1937-1941 inhumés sur le site spécial de Kommounarka », ainsi que deux petites dalles de pierre sur l’une desquelles est gravé un vers du Requiem d’Akhmatova : « Je voudrais appeler chacun d’entre eux par son nom.»

Plusieurs chemins partent des monuments s’enfonçant dans un parc de vingt hectares, jadis domaine privé de Khorochavka dont il ne reste aujourd’hui aucun vestige si ce n’est le paysage : l’étang, de vieux tilleuls, la rivière traversant le site de part en part. Une des voies conduit vers les charniers au fond de la forêt, une autre mène vers une église blanche, construction nouvelle semblable à toutes les églises récentes de Moscou, dédiée aux « Nouveaux martyrs de Russie », c’est-à-dire, aux victimes des répressions. Cette désignation par laquelle les violences politiques sont réinterprétées dans le cadre de la religion suscite plus d’une question. Si les ecclésiastiques font en effet partie des catégories visées tout spécialement par le régime (même s’ils ne sont pas nécessairement morts pour la foi), quel sens y a-t-il à englober sous cette dénomination Mongols, Iakoutes et autres populations non russes de l’URSS, pas nécessairement orthodoxes ? La diversité identitaire des victimes, qui pouvaient être par exemple musulmanes, bouddhistes, juives, catholiques ou protestantes, mais qui étaient aussi souvent athées, se considérant comme communistes avant toute appartenance nationale, disparaît dans cette volonté de les rendre à une vie éternelle qu’elles-mêmes avaient probablement niée. Mais c’est surtout à Kommounarka, où fut fusillée et inhumée en premier lieu l’élite communiste (membres du gouvernement, membres du Comité central, commissaires du peuple, ministres, hommes politiques étrangers, directeurs de grandes usines) que cette christianisation posthume peut apparaître comme une dernière violence infligée après la mort. Cette incohérence ne semble cependant soulever nul problème pour le prêtre qui célèbre les offices commémoratifs ni les pèlerins venus ici de différents coins de Moscou et de province, la seule attitude juste face à cette mémoire étant selon eux de prier pour toutes les victimes quelle que soit leur origine et leur rapport à la foi.

Derrière l’église, une longue maison de plain-pied de la même couleur que le portail : la résidence où le maître des lieux, Iagoda, qui repose également ici dans la fosse commune, réunissait les responsables de l’Oguépéou, puis du NKVD, pour des séances de travail ou des fêtes. Si un visiteur occidental s’attend à y trouver un musée, il comprend vite que les enjeux mémoriels produisent ici d’autres logiques : la maison abrite le… presbytère. La porte en est toutefois ouverte et, après avoir franchi l’entrée aux murs recouverts de photographies documentant la construction de l’église, on accède à la cuisine où s’affairent quelques pèlerins et d’où s’échappent des odeurs de soupe aux choux et de pirojki. L’aile gauche est constituée d’une enfilade de pièces dont une a été transformée en chapelle. C’était jadis la partie habitée, reconvertie en bureaux du NKVD une fois la maison confisquée. L’aile droite était réservée au personnel du temps de Iagoda (c’est là que, selon les témoignages, les domestiques restaient enfermés pendant les réunions). Le pope, accueillant, autorise à photographier sa demeure et répond volontiers aux questions. Non, cela ne le gêne pas d’habiter dans la maison de l’ancien commissaire du peuple, celle-ci ayant été bénie. Cela ne le dérange pas non plus de vivre à proximité d’un charnier, du moment que les lieux sont sanctifiés par la prière quotidienne, il y voit au contraire sa vocation. Ne trouve-t-il pas de contradiction dans le fait d’imposer un statut de martyr à des athées convaincus ? Non, ce statut leur appartient d’emblée du fait de la souffrance subie. L’homme trouve Dieu un jour ou l’autre, ceux qui sont morts prématurément n’en ont pas eu le temps, l’Église s’en charge en quelque sorte à leur place. Pense-t-il qu’il faudrait construire ici un musée ? Pourquoi pas, mais l’essentiel c’est que des pèlerins puissent venir ici prier, des musées, il y en a ailleurs, ce n’est pas une priorité. Les alentours de la maison, avec une remise à bois devant laquelle se prélassent deux chats repus et des annexes bien entretenues, respirent en effet la sérénité d’une vie bien réglée.

C’est en 1993 que, sur la base du témoignage de A. Sadovski, commandant de la Section administrative et économique du NKVD en 1937, ainsi que de récits de témoins, le Ministère de la Sécurité d’État (futur FSB) a désigné ce site comme « lieu d’exécution et d’inhumation». La plupart des condamnations ont été prononcées par le Collège du Tribunal suprême de l’URSS, organe principal de la justice soviétique, et non par les organes extra judiciaires comme celles qui ont abouti aux exécutions à Boutovo, autre site près de Moscou qui a récemment fait l’objet de commémorations officielles. Elles visaient principalement, dans des affaires instruites pour « complots » et « espionnage », les personnalités haut placées désignées comme « chefs d’organisations ». Les noms de la plupart d’entre elles étaient portés sur des listes spéciales présentées à Staline qui apposait sur la couverture du dossier la mention « pour » approuvant la peine capitale. Figurent également parmi les personnes inhumées à Kommounarka celles condamnées selon « un ordre spécial » dont les dossiers n’étaient pas examinés par le Collège mais visés directement par Staline (agents de l’Oguépéou – NKVD et leurs proches). Les victimes étaient conduites ici des prisons intérieures, Lefortovo ou Soukhanovskaïa, cette dernière ayant été créée à la place d’un monastère d’hommes reconstruit aujourd’hui sur le site de Kommounarka.

Rien n’indique les charniers, situés d’après les documents au nord-est du terrain, sur une clairière délimitée par une clôture en bois surmontée de barbelés qui, à cet endroit, semble d’époque. Il est probable que d’autres fosses soient disséminées ailleurs sur le site, mais cela reste du domaine de la supposition, aucune fouille n’ayant été effectuée à ce jour. Nulle trace visible ne subsiste aujourd’hui des tranchées ayant servi pour l’inhumation. Difficilement accessibles, elles ne le sont pas du tout au printemps et à l’automne lorsque l’étroit sentier s’embourbe. Au fur et à mesure que l’on progresse vers le fond de la forêt apparaissent des « signes mémoriels » laissés par les familles : photographies de défunts protégées des intempéries par des sacs en plastique, collées aux arbres avec des bandes de scotch. La plupart de ces images proviennent certainement des dossiers judiciaires que les descendants ont pu consulter aux archives du FSB : visage de face et de profil fixé sur la pellicule quelques jours voire quelques heures avant l’exécution. D’autres présentent uniquement le portrait de face, la famille n’ayant probablement pas pu accéder au dossier ou ayant préféré laisser ici une archive moins dramatique de la vie de leur proche. Toutefois, la pratique des « sema » (signes mémoriels) s’étendant à d’autres charniers comme Boutovo ou Levachovo, près de Saint-Pétersbourg, on peut constater que ce geste commémoratif spontané et populaire recourt le plus souvent à la photographie anthropométrique où le défunt apparaît dans son absolue vulnérabilité et où à travers la capture, au seuil de la mort, de ce visage ultime s’exhibe implicitement la violence. La charge émotionnelle de ces images semble venir précisément du contraste entre la « neutralité » bureaucratique qui a présidé à leur réalisation et le sens qu’elles revêtent rétrospectivement et qui peut aller jusqu’à celui d’icône. On peut donc se demander si cette forme de commémoration n’est pas vouée à se perpétuer à côté d’autres, officielles, quand bien même les sites de massacres feraient un jour l’objet d’une patrimonialisation plus substantielle. Elle semble d’ores et déjà exprimer une prise en charge collective du passé, marginale mais promise probablement à l’institutionnalisation ou du moins, à une pérennité qui lui assure le statut d’une mémoire parallèle à celle construite par l’État et par l’Église. Ces images attestent aussi de la manière dont cette mémoire « sauvage » parvient à résoudre un des problèmes les plus épineux auquel se heurte toute tentative de commémoration des fusillés de la Grande Terreur : en effet, parmi les personnes inhumées à Kommounarka, nombreuses sont celles qui figuraient elles-mêmes, avant leur arrestation, parmi les acteurs des répressions ayant participé, directement ou indirectement, à la mise en marche de la machine de mort. L’ancien propriétaire des lieux Iagoda (dont toute la famille a également été fusillée) en est un bel exemple, on peut également citer, parmi les illustres défunts de Kommounarka, le « chouchou du parti » Nikolaï Boukharine, le commissaire du peuple à la Justice Antonov-Ovseïenko ou encore Serge Efron, le mari de Marina Tsvetaeva. Les fosses regroupent les corps de criminels et de leurs victimes, de criminels devenus à leur tour victimes. Or, exhibés dans la proximité immédiate de la mort, les condamnés, sur les photos anthropométriques, dépouillés de l’attirail du pouvoir, sont désormais égaux par l’uniformité de ces clichés effectués selon les mêmes règles de la violence sérielle. Réduits à leur statut d’ennemi d’État par le « regard » de l’objectif photographique, regard non pas du bourreau mais de l’auxiliaire anonyme, les visages retrouvent une nudité nous invitant, pour reprendre le propos de Primo Levi sur la zone grise, à suspendre notre jugement moral.

S’il semble évident que les commémorations à venir feront l’économie de ce jugement posthume, les images attirent d’ores et déjà l’attention des anthropologues et des artistes. Pas uniquement en vertu de leur puissance visuelle, mais également par ce que cette pratique révèle de la complexité du rapport sociétal à ces défunts dont la mémoire est confiée aux arbres : entre le culte des morts, le pèlerinage et le geste politique.

 

.  Tomasz Kizny, La Grande Terreur en URSS 1937-1938, Lausanne, Noir sur Blanc, 2013.

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