La nuit du carrefour


Hier, on pouvait dire comme Queneau « courir les rues ». Or, la rue Gay-Lussac et la rue Saint-Jacques, toutes deux héroïnes de mai 68, sont des rues commerçantes et boutiquières. Cafés, bistrots, restaurants, comptoirs, vitrines, étalages, présentoirs n’y manquent pas. Mais en quelques jours de brouillard et quelques nuits sans nuit, elles sont devenues deux rues de feu.

Elles étaient là, d’abord, depuis assez longtemps, se croisant en toute  innocence. Elles furent choisies sans qu’on sache exactement pourquoi par ces destructeurs-constructeurs d’un nouveau type qui préféraient voir les pavés en l’air plutôt que sous nos pieds et barraient les rues de voitures renversées. C’était la Nuit des Barricades, devenue événement historique au fil des mémoires et des commémorations, dans le recueil aussi des images qui ont traversé le temps d’après, ces amoncellements de pavés descellés, ces litières de sable des chaussées éventrées, ces feux nocturnes d’un affreux mélange de palissades, grilles d’arbres, cageots, lampadaires, bagnoles, tout ce qui brûle et se dissipe en fumées, grenades comprises.

Carrefour rue Saint-Jacques/rue Gay Lussac ©DR

Il arrive que le carrefour de deux rues, comme ici, à Paris, fasse histoire et devienne au sens le plus intense situation. Une scène apparaît, des éclairages, des acteurs, des accessoires. Les rues sont nommées comme des personnages. On les aborde, on les attaque, on les défend, on les aime, on ne peut plus s’en passer. La nomination des lieux, leur personnalisation, leur mise en fiction sont du répertoire de toutes les batailles urbaines.

 

La nuit elle-même s’est faite image et les images se sont incarnées dans des lieux. En cette fameuse nuit du 10 mai 68, tout est allé plus vite, plus loin ; les images ont pris d’assaut les lieux dits « réels » et les ont faits légendaires. Elles les remplacent pour toujours. Ce sont elles que l’on reverra dans l’autre temps de la remémoration. Où suis-je devant ces images de palissades enflammées, de torches prises en main, de fontaines de lumière ruisselant le long des murs de la nuit ? Qui sait quel flux photographié tranche la barricade ? Sommes-nous devant l’image ? Derrière ? À l’intérieur ? Prisonniers ou protégés ? La nuit, les photos et les bandes filmées ne montrent plus que ce qui perce le fond noir du cadre. Les feux follets sont des appels pleins d’espoirs. D’où naissent-ils ? Où vont-ils s’effacer ? La nuit des barricades est aussi la nuit des confusions, des mouvements hasardeux, des luttes non situées. Gay-Lussac et Saint-Jacques pourraient n’avoir existé que comme des phonèmes aveuglément criés à ce carrefour. Les explosions se voient moins qu’elles ne s’entendent : souvent hors-champ, elles occupent pourtant tout l’espace, toutes proches et toujours lointaines.

Ce qui change entre hier et aujourd’hui et que la photo ne peut capter, c’est le bruit des rues. Les sons de 1968 et ceux d’une promenade parisienne cinquante ans plus tard dans ces mêmes coins de rue ne raccordent pas. Chaque ville porte son monde et son temps sonores, et c’est à l’oreille qu’on entend le temps enfui qui sépare les âges et les histoires. Il se trouve que les bouquets sonores et nocturnes de 68 sont encore dans nos oreilles. La bande-son d’un éternel retour. L’une après l’autre, les manifs les rappellent. Mais rien d’aussi intense, d’aussi soutenu, qui se gravera aussi nettement dans la cire des mémoires.

Rue Saint-Jacques, un porche, un abri ©J-L.C.

Ce qui reste de pavés au carrefour Gay Lussac/Saint-Jacques ©J-L.C.

Les images des nuits de barricades sont aujourd’hui, une fois le temps passé, fantomatiques. On voit qu’on n’y voit rien. Nul n’est reconnaissable. La nuit des barricades a été filmée au plus près, au cœur des batailles, par Michel Andrieu et Jacques Kebadian. Mais les conditions du tournage nocturne – rares lumières éblouissantes dans une nuit dense –, de même que les limites de l’émulsion et de sa conservation, ont créé des bribes d’espaces et de temps inobservables dans les lieux et moments. Les images s’exonèrent ainsi de tout réalisme, et c’est encore ce qui met à distance un hier halluciné d’un présent ordinaire. La « pure joie de l’émeute » dont parle Jean-Christophe Bailly trouve son contrepoint dans l’effervescente beauté du jamais encore vu.

Avant le passage des bennes, le petit matin garde trace des folies de la nuit. Est-elle, l’obscurité, complice des orgies de bouteilles enflammées, de pavés pétaradants, d’éclairs aveuglants ? Les révoltés préfèrent la nuit.

Débordé ou retors, ou les deux, le pouvoir gaulliste a laissé s’installer ces barricades, rituelles marqueuses des révoltes citadines depuis la Commune et 1871. Les rues qui les ont vues édifiées et abattues, hier, avant-hier, ne seront plus jamais les mêmes. Les lieux du drame, ou de l’action, ou encore du crime, sont devenus des traces mentales quoi qu’on ait voulu faire pour les effacer. Les deux rues en question, Saint-Jacques et Gay-Lussac, feront signe de vie pour ceux qui en ont vu les images nocturnes, un souffle de lendemain flottant dans les ombres des immeubles, des porches, des guichets ; il s’y trouve encore quelques pavés ici et là, qui ont échappé à la couverture d’asphalte.

Revenant cinquante ans plus tard dans ce quartier, je reconnais et je ne reconnais pas. Tels sont les lieux, telles sont les mémoires : ils bougent et elles aussi. On aurait pu élever une stèle au carrefour, une plaque, une statue… mais non, ces rues sont tout cela ; chaque coin de rue, chaque angle, chaque trottoir crie avec moi à la liberté chérie. Les photos, les photogrammes, pris cette nuit de barricades, ont inventé une figuration qui vaut pour l’idée même de lutte, à commencer par celle qui donne vie au cinéma, combat d’ombres et de lumières.

Jean-Louis Comolli, écrivain, cinéaste

D’autres photogrammes du Droit à la parole de Michel Andrieu et Jacques Kebadian sont publiés avec un texte de Jean-Louis Comolli dans « Les Fantômes de mai 68 », Crisnée (Belgique), éditions Yellow Now, 2018.

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