Animal: élevage industriel

> Paru le : 16.12.2015

Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, l’objectalisation du vivant et le déni de souffrance qui ont accompagné l’industrialisation des moyens de production agricole ont engendré un trouble politique et métaphysique ainsi que des prises de position affirmées chez de nombreux écrivains. L’abattoir puis l’élevage industriel représentent en effet pour le récit un passage à la limite des possibilités du verbe : silence de bêtes dépourvues de langage articulé, invisibilité des non-lieux de la « filière viande », limites de l’empathie ou de l’imaginaire interspécifique, légitimité d’un sujet – la victime animale – longtemps suspecté d’antihumanisme. Enfin, se pencher sur la dévitalisation stratégique de l’animal reviendrait à interroger les correspondances qui ont été établies entre deux mondes concentrationnaires à finalités opposées, les bêtes étant programmées pour naître, engraisser, se reproduire indéfiniment et mourir à des fins alimentaires réputées utiles qui justifieraient tous les moyens, les humains étant affamés et fauchés à tout âge pour des raisons idéologiques ayant pour finalité l’éradication totale. Dans ce cadre, la spécificité d’un récit de fiction, par rapport à des témoignages de journalistes, de zootechniciens ou de militants, est qu’il permet d’incarner en individualisant et de contextualiser le gigantisme de l’horreur qui finit par la rendre abstraite et inimaginable. L’invention romanesque se nourrit de l’empathie et de la capacité humaine à la sortie de soi tout autant que de l’indétermination des possibles et de l’ouverture vers l’inconnu : le « cercle maudit » (Lévi-Strauss) agroalimentaire atteint clairement le langage poétique, qui, pour réattribuer une mémoire à ceux qui en ont été soustraits, doit « faire avec » des vies qui sont précisément tout, sauf des vies vivables – sauf des vies « romançables ». Comment raconter ce qui est à la fois déjà écrit – du début (l’insémination) à la fin (l’abattage) –, répétitif et psychiquement éprouvant à imaginer ?

Témoigner en régime fictionnel peut sembler oxymorique : en réalité, dans la mesure où il s’agit d’une mémoire inventée, qui plus est transposée d’une espèce à une autre, ces œuvres sont moins des œuvres de mémoire que des œuvres-mémoriaux, des récits fonctionnant comme des sépultures, inexistantes ailleurs que dans la fragilité du langage, et l’hospitalité du lecteur.

Bibliographie:

Duhamel, Georges, « Royaume de la mort », Scènes de la vie future [1930], 30 bois originaux de Guy Dollian, Paris, Arthème Fayard & Cie éditeurs, 1934.

Döblin, Alfred, Berlin Alexanderplatz. Histoire de Franz Biberkopf [1929], trad. par Olivier Le Lay, Paris, Gallimard, « Folio », 2009.

Sorente, Isabelle, 180 jours, Paris, JC Lattès, 2013.

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