Archives visuelles

> Par Besson, Rémy
   CRILCQ (Université de Montréal), IHTP, CRIalt
> Paru le : 21.02.2016

Archives visuelles

En France, à la fin du vingtième siècle, parler d’archives visuelles au sujet des génocides avait, en soi, quelque chose de polémique. Il s’agissait d’un objet à la limite d’être renvoyé à l’obscène. L’usage du pluriel quand il était question de génocide(s) et la pertinence du terme étaient également contestés. Le mot Shoah, qui signifie catastrophe en hébreu, s’est ainsi imposé progressivement. Il servait à désigner un phénomène désormais perçu comme étant radicalement unique. Cette redéfinition a, avant tout, reposé sur un critère de représentation, à la suite de la diffusion d’un film en particulier Shoah de Claude Lanzmann (1985). C’est précisément le fait que les chambres à gaz en fonctionnement n’ont pas été filmées ou photographiées qui a été placé au centre des débats. Au-delà du seul cas de la Shoah, la centralité la parole vive des témoins et l’absence des archives visuelles sont, par métonymie, devenues un modèle difficilement contournable quand il est question de représentation des génocides.

Le principal problème de cette conception est que sur la base d’un constat, il n’existe pas d’image en mouvement des chambres à gaz nazies en fonctionnement et d’un choix esthétique effectué lors de la réalisation d’un film, une remontée en généralité telle a été accomplie, qu’il a été possible d’affirmer: il n’y a pas d’archives visuelles portant sur ce génocide. Cette seconde affirmation est fausse sur le plan factuel. Comme l’écrit Sarah Farmer, l’« ²Holocauste² n’a jamais pas été ²représenté² » (p. 115). Cette remise en cause correspond, en fait, à un contexte spatio-temporel délimité, qui est désormais clos. Les chercheurs qui s’intéressent à la culture visuelle des génocides ou qui intègrent des sources visuelles à des études portant sur d’autres sujets, comme l’histoire de la mémoire par exemple, se rendent plus que jamais en archives. Les institutions en charge de la conservation et de la valorisation des traces du passé travaillent, en effet, à la préservation des images dites d’enregistrement (film, photographie et vidéo). Les chercheurs peuvent y consulter des bases de données composées à la fois de sources contemporaines des événements et d’entretiens, souvent filmés, réalisés a posteriori. Ils sont alors en mesure de s’interroger sur les dispositifs techniques utilisés, l’identité du créateur de la source, ainsi qu’à propos des contextes spatio-temporels propres à leur conception, à leur conservation et à leur diffusion. Cela conduit à un renouvellement des débats, ceux-ci portent actuellement sur des problématiques éthiques liées au statut des archives. En effet, s’agit-il avant tout de considérer ces documents : comme des preuves au service d’un discours juridique ? Comme des traces fragmentaires dont l’intelligibilité dépend d’une démonstration historienne ? Comme des objets dont les logiques propres sont à saisir ? Comme des arguments au service d’une pensée politique ou civique ? Comme des ressources disponibles à une appropriation artistique ? La perspective à adopter ne réside certainement pas dans l’élection d’une fonction préférentielle. Au contraire, ces usages des archives visuelles sont bien souvent complémentaires et parfois bien difficilement discernables. Plus précisément, si les images peuvent être mobilisées pour leur fonction d’attestation, elles sont aussi des supports permettant d’imaginer au présent ce qui s’est passé, ainsi que de construire en commun une vision pour l’avenir.

 

About Ilsen et Clément Chéroux, « L’histoire par la photographie », Études photographiques, n° 10, novembre 2001.

Didi-Huberman Georges, Images malgré tout, Paris, Les Éditions de Minuit, 2003.

Farmer Sarah, « Going Visual: Holocaust Representation and Historical Method », The American Historical Review, vol. 115, n°1, février 2010, p. 115-122.

Lanzmann Claude, « De l’Holocauste à Holocauste ou comment s’en débarrasser », dans Michel Deguy(dir.), Au sujet de Shoah, Paris, Belin, 1990 (1ère éd. de l’article 1979), p. 306-316

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