Deuil (et mélancolie)

> Par Rousselet, Cécile
   Doctorante Paris-3 Sorbonne Nouvelle, Littératures comparées/Paris-IV études slaves
> Paru le : 26.09.2017

« Deuil et mélancolie » renvoie inévitablement à l’essai de Sigmund Freud, dans lequel il analyse les mécanismes qui conduisent le sujet soumis à la perte à introjecter l’objet perdu et à retourner les sentiments de haine qu’il éprouve à son égard contre lui-même. Deux autres approches psychanalytiques des processus de deuil sont particulièrement éclairantes si l’on s’intéresse aux devenir des mises en scène du deuil dans l’espace artistique après 1945. Dans « Le désir et son interprétation » (1959), Jacques Lacan invite à penser le deuil comme « un trou dans le réel », béance dans laquelle viennent se loger les signifiants du manque. André Green, quant à lui, s’intéresse plus spécifiquement au Travail du négatif (1993) : la perte oriente d’emblée le sujet qui y est soumis à une fuite du sens. Le travail du négatif s’inscrit dans cette même réflexion sur perte, deuil et défaut de signification, dans la mesure où il se tient, par son intrication dialectique avec les forces positives, comme organisateur d’un sens diffus. Dans ces différentes définitions, portées par une approche psychodynamique, et donc centrée sur l’analyse des mécanismes subjectifs individuels, on peut déceler en creux les grandes lignes d’une pensée sur un deuil collectif.

Deuil individuel et deuil collectif, bien qu’ils n’obéissent pas aux mêmes logiques et aux mêmes fonctions, sont intimement imbriqués dans la littérature de la deuxième moitié du XXe siècle. L’un des exemples les plus remarquables de ce phénomène est sans doute proposé par Marguerite Yourcenar qui, dans ses Mémoires d’Hadrien (1951), fait de l’empereur Hadrien, méditant sur sa mort à venir, un miroir offrant, de ses reflets, des perspectives à l’Europe de l’après-guerre pour saisir sa propre destruction. Le roman yiddish, quant à lui, insiste sur une donnée particulière dans la problématisation de cette intrication des morts individuelles et collectives et des processus de deuil qui lui sont associées : le deuil devient la déploration d’une impossibilité de sortir de la mort, envahissante et destructrice ; et chaque nouvelle disparition est le symptôme de la fin du monde sans eschatologie possible.

Dès lors, quelle fonction donner au littéraire face à ces dynamiques ? C’est en se fondant dans les mécanismes du deuil que l’écriture de celui-ci deviendrait sublimation selon Julia Kristeva. Si l’émotion est répétition de l’instant, mue par la pulsion de mort, dès lors l’écriture, elle, ne peut qu’être inscrite dans des mouvements érotiques, pulsions de vie qui, dans l’organisation des traces subjectives, construit en creux le sens de ce qu’elle décrit comme la désolation d’un chaos. Clôture narrative, démarche performative : écrire le deuil est à la fois ce qui s’oppose le plus à la souffrance de la perte et ce qui permet, paradoxalement, de « faire le deuil », la narration épousant les dynamiques du récit analytique de soi, permettant le « recul critique » qu’invite à penser Paul Ricoeur.

 

Bibliographie

 

Paul Ricoeur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

Julia Kristeva, « La traversée de la mélancolie », Figures de la psychanalyse, n°4, 2001, p. 19-24.

André Green, Narcissisme de vie – Narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit, 2007.

Sigmund Freud, Métapsychologie, trad. Janine Altounian, André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean Laplanche et Alain Rauzy, Paris, Presses Universitaires de France, 2010.

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