Grande Guerre patriotique

> Par Gruszka, Sarah
   
> Paru le : 16.12.2015

Grande Guerre patriotique

 

Ces trois mots désignent le conflit qui opposa, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et ses alliés à l’URSS entre le 22 juin 1941 et le 9 mai 1945. Pensé par les nazis comme une guerre totale, mené avec une brutalité sans pareille à l’égard de Slaves considérés comme des sous-hommes, il fut une véritable épreuve traumatique pour la société soviétique qui en paya le plus lourd tribut : 27 millions de morts, dont une majorité de civils, ainsi que des dégâts matériels considérables.

Or, l’emploi de cette appellation au détriment de « Seconde Guerre mondiale » est problématique, car elle renvoie à une réalité tronquée. Elle déforme en effet aussi bien la nature même du conflit que son espace-temps réel. Tout d’abord, sa référence à la campagne de Napoléon, qui situe la guerre dans la lignée historique d’agressions européennes visant la Russie, tend à ignorer la spécificité et l’essence idéologique d’une guerre plus globale issue directement de la doctrine nazie. Elle sous-tend donc une vision soviético/russo-centrée de la Seconde Guerre mondiale dont elle occulte la dimension internationale pour la réduire à l’affrontement entre deux systèmes : fascisme versus socialisme. En outre, elle limite la temporalité du conflit mondial aux années 1941-1945, tant et si bien que la majorité des Russes pensent que la Seconde Guerre mondiale n’a débuté qu’en 1941 [cf. les sondages dans Goudkov]. Du reste, il est inexact de considérer que l’URSS ne prend part à la guerre qu’au moment de son invasion (« guerre d’Hiver » avec la Finlande en 1939, occupation de la partie orientale de la Pologne, des pays Baltes, de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord suite à la signature des clauses secrètes du pacte germano-soviétique de non-agression en 1939…).

Ainsi, au-delà d’une simple question terminologique, l’appellation « Grande Guerre patriotique » génère une vision réductrice et une méconnaissance de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à laquelle elle tend à se substituer, au point de l’absorber, voire de l’occulter. Elle reflète la sacralisation d’une guerre érigée en culte, devenue le socle fédérateur et le seul repère identitaire consensuel de la nation soviétique et post-soviétique.

Une fois posés les lacunes et le parti pris que recouvre cette dénomination, il faut néanmoins concéder qu’il n’existe guère d’alternative pleinement satisfaisante. Parler de la « Seconde Guerre mondiale sur le front de l’est » implique une perspective occidentale, tandis que « Seconde Guerre mondiale en territoire soviétique » serait incorrect sur le plan historique puisque l’Armée rouge a combattu bien au-delà des frontières de l’URSS. Les historiens anglo-saxons adoptent généralement la formule « guerre germano-soviétique », mais c’est laisser de côté une partie des belligérants (les alliés des Soviétiques, Anglais, Français et Américains, sans compter les Polonais de l’armée d’Anders, comme les alliés des Allemands : Italiens, Roumains, Hongrois, Finlandais, etc.).

Bibliographie 

Lev Goudkov, « La “mémoire” de la guerre et l’identité des Russes », Neprikosnovennyï zapas, n° 2-3 (40-41), 2005 (en russe).

Maria Ferretti, « La Russie et la guerre : la mémoire brisée », in Korine Amacher et Wladimir Berelowitch (éds.), Histoire et mémoire dans l’espace postsoviétique : le passé qui encombre, Editions Academia, 2014, pp. 101-127.

Nina Tumarkine, The Living and the Dead. Rise and Fall of the Cult of World War II in Russia, New York, Basic Books, 1994.

Nicolas Bernard, La Guerre germano-soviétique, 1941-1945, Paris, Tallandier, 2013.

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