Pogrom

> Par Czerny, Boris
   
> Paru le : 25.12.2015

Avec « vodka », « isba », « tsar » et quelques autres mots, le vocable pogrom orthographié avec ou sans « e » final, fait partie des quelques termes russes qui sont couramment employés dans de nombreuses langues. Ce mot qui est apparu dans la presse et la littérature en Russie et en Occident à partir des années 1881-1882 et de la vague de violences perpétrées sur les habitants Juifs des grandes villes du sud de l’Empire, connut une diffusion rapide. Il fut adopté au cours de l’histoire pour désigner indistinctement des massacres perpétrés contre les Juifs, que ce soit pour évoquer les meurtres commis au XVIIème siècle par les cosaques de Bohdan Khmelnytsky (1595-1657), des rixes isolées plus ou moins violentes et brutales qui se déroulèrent à Odessa en 1821, 1859 et 1871, ou encore la succession d’émeutes populaires à caractère spontané en 1881-1882 au cours desquelles des maisons juives furent pillées et leurs habitants assassinés. Le terme a une valeur générique quand il désigne le massacre en mars 1903 de la population juive de Kichinev qui fut inspiré par une haine antisémite véhiculée par des journaux et des groupuscules politiques proches du pouvoir. Ce même vocable est utilisé au sujet des tueries de masse commises entre 1919 et 1921 durant la guerre civile en Russie et, enfin, au cours du « génocide par balles » sur le territoire de l’actuelle Ukraine entre 1941 et 1943.

Cette approche ethno centrée du pogrom que l’on retrouve à plusieurs décennies de distance dans les travaux des historiens Simon Doubnov (1860-1941) (Simon Doubnov 1918, 1920) et David Roskies (David Roskies 1984), et également dans le Dictionnaire de la Shoah qui fait remonter les pogroms au moment des croisades en Allemagne, a fait de la violence une des constantes d’une histoire juive dont l’ampleur cataclysmique de l’épisode ultime, la « Shoah », rendit toute remise en question impossible. Avec le temps un véritable tabou s’est instauré sur les pogroms en Russie, pas tant sur le mot, mais sur la réalité des faits, établissant une fois pour toute la responsabilité directe du pouvoir dans l’organisation de massacres perpétrés sur une population juive considérée uniquement en tant que victime.

La spécificité apparemment juive du pogrom n’exclut pas cependant un usage plus large du mot. Il est fort probable que la simplicité du schéma actanciel suivant les axes bourreaux-victimes, Russes (Ukrainiens)-Juifs, mais aussi l’antériorité sociologique des événements s’étant produits en Russie et auxquels les moyens modernes de communication ont donné une résonnance particulière dans le monde, explique l’utilisation quasi-systématique du terme pogrom pour caractériser les actes de barbarie à caractère génocidaire commis depuis dans le monde, que ce soit au sujet de l’extermination des Arméniens par les Turcs en 1915 et 1916, l’assassinat en 1995 de Bosniaques par des unités de l’Armée de la République serbe de Bosnie, ou encore, dans sa phase initiale, les massacres en 1994 des Tutsis par les Hutus. La liste est loin d’être exhaustive, mais la diversité des cas évoqués nous incite à revenir à l’origine du mot pogrom et à l’histoire de son évolution sémantique. La recontextualisation de ses emplois en Russie permettra de déterminer la nature des enjeux qui ont conditionné l’évolution sémantique d’un mot passant de l’expression d’une confrontation violente dans les sociétés peu développées à un massacre quasi-systématique d’une partie de la population par une autre.

Bibliographie 

Di Juden pogrome in Russland, ed. Leo Motzkin, 2vols, Cologne, 1909.

Felix Kandel, Le Livre des temps et des événements. Histoire des Juifs de Russie, 6vols, Moscou-Jérusalem, Mosty kul’tury-Gesharim, 2002-2007. (en russe)

John Klier, Russians, Jews and the Pogrom of 1881-1882, Cambridge University Press, 2001.

Pogroms and Anti-Jewish Violence in Modern Russian History, John Klier and Shlomo Lambroza, eds Cambridge, Eng, 1992.

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