Présentisme

> Par Bacquet, Louise
   IEP Paris
> Paru le : 15.11.2015

Présentisme

Dans son ouvrage Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, François Hartog s’intéresse au rapport qu’entretiennent nos sociétés avec le temps, à la façon qu’elles ont ou non d’accueillir l’écho de leur passé en leur présent, et d’entremêler l’épaisseur de leur présent à l’inconsistance de leur futur. En effet, les « mises en relation des dimensions temporelles du passé et du futur » (Reinhart Koselleck) au sein d’une même société sont loin d’être uniformes et évidentes selon les âges qu’elle traverse. Des sociétés sans histoire comme celles des îles Fidji aux sociétés imprégnées par les dynamiques temporelles issues des Évangiles et privilégiant le passé aux autres temps, en passant par les sociétés modernes futuristes, François Hartog s’oriente, avec son étude des différents « régimes d’historicités », vers la compréhension de ce qu’il considère comme la crise temporelle de notre société actuelle qu’il juge éprouvée par une forme de présentisme monstrueux et autosuffisant faisant d’elle une société sans passé, une société amnésique. Pierre-Henri Tavoillot évoque, à ce propos, une situation lourde d’une « idéologie de la fin des idéologies ». Il s’agirait ainsi d’une société noyée dans la croyance que ce qu’elle est constitue l’ « horizon indépassable de notre temps », ayant perdu toute attache avec son histoire, et préférant à celle-ci la notion de mémoire, plus sensationnelle et « agglomérante » qu’une étude pointilliste du passé. Ainsi, la société « mémoriserait » ce qui lui arrive avant de prendre le temps de l’historiciser, aggravant, selon l’auteur, la précarisation de notre rapport au temps.

Englué dans une époque réceptacle d’un présent hypertrophié, les historiens finiraient par étudier le passé à partir du présent. Hartog voit ainsi dans l’architecture même du Louvre, la démonstration visuelle du nouvel ordre du temps et de ce que cela implique du point de vue de la recherche historique. Cette pyramide de verre postmoderne par laquelle on entre pour admirer quarante siècles d’histoire n’est-elle pas la métaphore d’un présent qui éclaire un passé ? En ce sens, Hartog regrette une « histoire [qui] n’est plus histoire, riche du passé et grosse de l’avenir, mais [devenue désormais] archive ou incantation. » (Vacarme, 53) Faire le deuil de cette histoire que les historiens jadis nourrissaient de leurs recherches, c’est aussi s’ouvrir à de nouvelles méthodes de travail. Hartog dit caresser l’idée d’un abandon de l’histoire « sérieuse » pour une histoire plus universelle, dédaignant donner raison à Francis Fukuyama. Car si celui-ci déclarait justement, peu après la chute du mur de Berlin, que celle-ci avait précipité le monde dans « l’illusion d’un présent perpétuel sans passé ni futur », il poussait néanmoins de façon tragique et défaitiste son raisonnement jusqu’à annoncer « la fin de l’histoire ». Refusant de céder au catastrophisme, Hartog conçoit qu’il faut bien s’adapter à son temps. Il nous faut trouver aujourd’hui une nouvelle façon de rendre compte des événements qui jalonnent notre temps. Ce serait utiliser un récit d’un genre nouveau et garder, malgré tout, trace de cette humanité prise en étau entre l’indiscutable piétinement du présent et l’angoissant futur que l’historien, soudain pris de vertige, suggère presque apocalyptique, charpenté par des êtres orphelins de leur passé et dépossédés de leur présent.

Bibliographie :

François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2003.

François Dosse, « L’événementialisation contemporaine du sens », Cahiers de recherche sociologique, n° 44, 2007, p. 15-33.

Vacarme (n° 53), F. Hartog, entretien réalisé le 8 novembre 2010 par Sophie Wahnich et Pierre Zaoui : http://www.vacarme.org/article1953.html

 

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