Témoignaire

> Paru le : 10.04.2015

Notion désignant la personne qui recueille le témoignage tel que celui-ci s’est pratiqué dans les grands programmes d’enregistrement, notamment ceux de l’université de Yale ou le programme de la Fondation Spielberg. Par extension, le témoignaire désigne tout récipiendaire d’un témoignage, réel ou potentiel, qui se sent engagé dans le processus de réception du récit testimonial. Pour que le témoin puisse délivrer sa parole, il lui faut un interlocuteur fiable en qui il puisse avoir confiance et auprès duquel il se sentira en sécurité le temps du témoignage. Le témoignaire est cet interlocuteur qui assure au témoin que sa parole ne restera pas sans écho, et ne retombera pas dans le silence dont il a souffert lors des persécutions. Le terme de témoignaire désigne une fonction active qui, ne consistant pas seulement à recevoir le témoignage, facilite le récit du témoin par une présence engagée et bienveillante dans ce moment important.

Témoin et témoignaire sont liés par une sorte de pacte que l’on peut appeler « pacte testimonial », et qui se présente comme un contrat moral entre les deux parties. À l’engagement du témoin de faire un récit aussi véridique que possible, fait pendant l’engagement éthique du témoignaire de faciliter la prise de parole du témoin.

Celui qui accepte de devenir le témoin du témoin doit savoir qu’il se risque sur une voie étroite entre les besoins complexes et parfois contradictoires du témoin et l’impossibilité partielle dans laquelle il sera d’y répondre. En ce sens, on peut dire que le témoignaire est une figure de l’impossible : pris entre son désir de réparation et la difficulté de sa mission, il peut parfois se sentir inutile, frustré de ne pas avoir réussi à délivrer le témoin de son fardeau.

Pourtant, il doit accepter d’être utilisé par le témoin, en mettant de côté son narcissisme. Pour le témoin, en effet, il s’agit toujours d’un moment important. Qu’il ait déjà témoigné ou qu’il le fasse pour la première fois, cet instant est toujours pour lui attendu et craint à la fois, partagé qu’il est entre sa défiance et son désir d’être entendu au plus juste. D’où l’ambivalence constitutive à sa prise de parole : dans le même temps qu’il témoigne, le témoin regrette déjà de l’avoir fait. Sa demande à l’égard du témoignaire est donc paradoxale, et constitue un défi que chacune des deux parties se met en demeure d’explorer. Car tout en se proposant comme une structure de dialogue, le témoignage doit se construire sur les ruines du concept de mutualité et d’empathie, qui ont tant fait défaut au témoin lors des persécutions dont il tente de faire le récit. Et dans cette rencontre, le témoignaire est la pierre angulaire, lui dont la tâche délicate consiste, avant tout, à devenir « le semblable de son prochain ».

 

. Régine Waintrater, Sortir du génocide, Paris, Payot, 2003.

. Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable [1966], Arles, Actes Sud, 1995.

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