Thomas l’apôtre, dit « Thomas l’incrédule »

> Par Kalisky, Aurélia
   ZfL Berlin
> Paru le : 10.04.2015

Thomas est l’un des douze apôtres de Jésus mentionnés dans les évangiles canoniques. Cependant, seul l’Évangile de Jean lui confère une place et une signification singulières en relatant un épisode où Thomas, absent lors de la première apparition du Christ, doute du miracle de sa résurrection et demande à voir et toucher ses plaies pour y croire : « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous qui les ont percées, et si je ne mets pas mon doigt dans le trou des clous, et ma main dans la plaie de son côté, je ne le croirai point. » (Jn, 20 : 25). À l’apôtre incrédule, Jésus commande d’approcher, de voir et de toucher son corps. Une ellipse significative du récit ne permet pas d’affirmer si Thomas touche le Christ, toujours est-il qu’il réaffirme sa foi à la vue du Seigneur, ce qui fait prononcer à Jésus la célèbre parole : « Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru » (Jn, 20 : 29). Bien qu’il soit également question de l’incrédulité des apôtres dans les autres évangiles (notamment ceux de Marc et de Luc), cette péricope de l’Évangile de Jean est emblématique de la relation entre la foi et la perception par les sens et, par la suite, de la question du doute religieux. Elle interroge en effet la valeur et la signification du témoignage, partagé entre sa dimension oculaire (autopsie) qui le soumet aux lois de vérifiabilité et de concordance, et un dépassement du régime de la preuve permettant d’atteindre un régime de vérité supérieur, celui de la foi potentiellement fondatrice de « chaînes » de témoins et reposant sur le message théologique (kérygme) transmis par l’évangéliste.

La péricope aborde également la question de la valeur de l’écrit dans la transmission (de la foi, mais aussi d’un épisode du passé sous forme narrative), puisque l’Évangile précise que si Jésus a accompli d’autres miracles, non consignés, celui de sa résurrection est écrit pour contribuer à propager la foi. Comme le rappelle Paul Ricœur, la dialectique entre le témoignage en tant que confession de la vérité intérieure (liée à la foi) et le témoignage narration (en tant qu’attestation des faits qui rend vainqueur de la contestation devant un tribunal eschatologique), dialectique qui est à l’œuvre dans la péricope de Thomas l’incrédule, ne saurait être détachée d’un horizon juridique pris au sens analogique, et élargi à la notion de tribunal eschatologique. Le témoignage de Thomas en tant que vérification d’un fait par l’autopsie vient ainsi prolonger et compléter la règle juridique sur le témoignage, énoncée dès le Deutéronome (19 : 15) et illustrée par la loi justinienne du testis unus testis nullus, tout en indiquant son nécessaire dépassement par le témoignage chrétien lié à la foi. À cet égard, la figure de Thomas l’incrédule telle qu’elle apparaît dans l’Évangile de Jean résume le mieux cette rencontre entre le religieux et le juridique, entre la preuve et la foi. La péricope de Thomas doit ainsi être considérée comme une scène clé, ce que confirme sa longue postérité à travers les multiples interprétations dont elle a fait l’objet à la fois au sein de la théologie, et plus largement de la tradition chrétienne ainsi qu’au sein de la mémoire culturelle occidentale, en particulier en raison des nombreuses représentations dans les Beaux-Arts.

 

. Brankaer, Johanna (2008) : « Le témoignage : mémorial, effacement, synthèse existentielle », in David Martens et Virginie Renard (éd.), « Écritures de la mémoire. Entre témoignage et mensonge », Interférences littéraires, n° 1, nouvelle série, novembre, p. 35-52.

. Évangile selon Saint-Jean (1990), 20, 24-31, in La Bible, traduction Louis Isaac Lemaître de Sacy, Paris, Laffont, p. 1408-1409.

. Matena, Andreas (2011) : « Tange et Vide – Konzepte der Zeugenschaft in der Thomasperikope und ihrer Exegese », in Wolfram Drews et Heike Schlie (dir.), Zeugnis und Zeugenschaft. Perspektiven aus der Vormoderne, Munich, Fink, p. 119-136.

. Most, Glenn W. (2005): Doubting Thomas, Cambridge, Harvard University Press.

. Ricoeur, Paul, (1994) : « L’herméneutique du témoignage » (1972), in Lectures 3. Aux frontières de la philosophie, Paris, Seuil, p. 107-139.

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